L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci.
Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger, de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier lointain, où elle se terrait, farouche.
Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... Et à quoi bon?... La vie était si déconcertante, si atroce!
Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime et faible, entre ces deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Un prince ... un marquis ... Son âme humble et crédule s’était évaporée comme un encens, consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des adversaires, se mesurant dans une lutte abominable! Pis encore ... c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le père de son enfant. L’autre, son propre père peut-être. Et elle n’avait pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute.
Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions, Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son bébé entre les bras.
Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait:
«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige. D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que, sous ce front, il y ait un remords?» Puis une pensée la mordait comme une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille à une œuvre injuste et maudite.»
Elle gémit:
—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais raison de vouloir mourir!...