Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, assailli par de fauves hurlements, eut une inspiration qui faillit devenir funeste à Valcor.

—«On vous joue,» cria-t-il en se tournant vers la Droite, «On vous apporte une fable qui ne résistera pas à la vérification. Elle ne saurait être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe demain? Aujourd’hui, dans l’entraînement de la passion, vous aurez validé une élection scandaleuse. C’est tout ce qu’on veut vous arracher par la plus habile des surprises. Dans vingt-quatre heures, vous verrez clair. Trop tard! Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat sera atteint. Une coalition d’imposture, soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la justice dans une Chambre française. Et le pays consterné contemplera, parmi ses législateurs, le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez fait triompher, messieurs, la plus grande mystification du siècle.»

Quand le Garde des Sceaux descendit de la tribune, ses collègues du Ministère le félicitèrent vivement.

Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette assemblée en délire, indiquait avec quelle force l’argument avait porté. On le pesait. On réfléchissait. Si, après tout, l’histoire du filigrane était fausse? On ne pouvait y aller voir. Le Garde des Sceaux la démentait. Était-il, par hasard, de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette affaire, où le parti pris devenait plus exigeant que le besoin de savoir, et où certains s’attacheraient le bandeau sur les yeux plutôt que de constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, esprit de caste, prestige d’une fascinante individualité, et tant d’autres éléments obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette aventure extraordinaire. A côté de valcoristes convaincus, il y en avait d’autres qui eussent persisté à défendre le héros du jour, même si, consciemment ou non, ils en étaient venus à douter de son bon droit.

Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement anxieux et lourd.

On vota.

Une petite minorité avait bien proposé le renvoi de la discussion, pour éclaircir cet incident du filigrane. La Chambre s’y était opposée en masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient profiter de l’échauffement de l’heure, chaque parti pensant qu’il en devait bénéficier. Les premiers se disaient: «Après le coup de théâtre du filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après le raisonnement du Garde des Sceaux, qui oserait marcher à fond, sinon les enragés et les vendus?»

La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune étant terminée, les deux camps s’étonnèrent quand le Président déclara qu’il fallait procéder à un pointage.

Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude accablait la salle. Beaucoup de députés s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis revinrent, agressifs et bruyants de nouveau.