Les bras qu’il serrait avec une violence cruelle, s’amollirent dans son étreinte. Heureusement qu’il les tenait encore, car tout le poids d’un pauvre corps anéanti s’y suspendit brusquement, et Laurence, défaillante, serait tombée de l’escabeau si ce soutien lui eût manqué.

Valcor se pencha, prit sous la taille sa femme évanouie, la souleva sans peine, car il était d’une force peu commune et elle ne pesait guère. Il l’emporta dans sa chambre à elle, située à proximité du nouvel appartement de leur fille. Ni sur le palier, ni dans cette pièce, il ne rencontra de serviteur. Tous les gens, retenus en bas pour le service de la fête, ignoraient que leurs maîtres fussent montés.

Renaud allait poser le doigt sur une sonnerie pour appeler de l’aide, lorsqu’il se ravisa. Ayant étendu sur le lit—un lit d’angle avec des courtines à l’ancienne mode, mais fort somptueux,—Laurence inanimée, il parcourut des yeux la vaste chambre.

Le jour entrait maintenant, presque dans tout son éclat, par les hautes croisées, dont l’une restait entr’ouverte depuis la veille. Dans la douceur de ton des tentures en velours bleu pastel, du tapis pâle, tranchaient en plus sombre de jolis bahuts anciens, une petite commode ventrue et ornée de bronze, un secrétaire à cylindre. Vers ces meubles, dont l’un certainement,—mais lequel?—recélait les papiers trouvés dans la cachette, se porta successivement l’attention du marquis. Ce qu’il cherchait ne devait pas être difficile à découvrir. Mme de Valcor ayant pris une hâtive connaissance des mystérieuses lettres, au moment où son devoir de maîtresse de maison l’appelait dans les salles d’apparat, s’étant peut-être échappée du bal pour en achever la lecture, juste avant cet éclat qui aboutit au départ de Mme de Ferneuse, avait dû les rejeter dans quelque tiroir, sous un simple tour de clef, pour courir ensuite à cette exécution où l’emportaient le désespoir et la colère.

C’était, en effet, exactement ce qui s’était passé. Et même, tel avait été l’affolement de cette infortunée, atteinte d’un coup si foudroyant, que l’angle d’un des feuillets passait hors du secrétaire, sous le cylindre rabattu avec trop de précipitation.

Renaud aperçut la tache blanche que faisait ce menu fragment de papier. Ses yeux brillèrent, un rictus lui détendit les lèvres. Il s’approcha du meuble, réfléchit un instant, puis revint vers Laurence. Touchant la robe de bal, il entendit, dans le froissement de la sous-jupe de soie, un tintement de métal. Les clefs étaient là. Il trouva la poche, et les prit. Bientôt il ouvrait le secrétaire. Sur la tablette s’étalaient éparses des feuilles roussies au bord et piquées par le temps. Valcor les saisit toutes, les rassembla d’un geste rapide, les glissa dans une poche de son habit, puis referma la serrure et replaça les clefs.

Seulement alors, il sonna.

Une femme de chambre parut au bout d’un instant.

—«Qu’est-il arrivé à madame la marquise?» cria-t-elle, lorsqu’un mouvement de son maître lui eut indiqué la forme gisante sur le lit.

—«Une syncope ... Peu de chose, j’espère,» dit-il. «Madame s’est beaucoup fatiguée pour cette fête. Déshabillez-la. Faites-lui respirer des sels. Mettez-lui aux pieds une boule d’eau brûlante. Je ne pense pas que cela dure. Mais, si la connaissance ne revenait pas promptement, appelez-moi, n’est-ce pas?»