Les deux femmes eurent peur de donner corps à leur pensée. Mais elles comprirent, dès le lendemain, que cette pensée dominait horriblement en elles et ne les quitterait plus, lorsque Armande, ayant fait venir Louise, lui dit seulement:
—«Tu as raison. Il faut nous résigner à envoyer Michel dans un pensionnat.» Et lorsque la femme du garde, avec simplicité, répondit: «Je savais que vous vous rangeriez à mon avis. Car j'aime l'enfant autant que vous l'aimez, madame la marquise.»
Qui donc, dans la société mondaine ou politique d'alors, se fût douté qu'une pareille tragédie se jouait, dont ce seigneurial domaine était le théâtre, tandis qu'un des hommes les plus en vue de France en était le sinistre héros? Mais qui donc se doute des dessous de la vie, de cette vie multiple et compliquée, dont les plus effroyables drames se passent dans le secret des cœurs? A parcourir les faits divers des journaux, d'une monotonie tellement prévue qu'on croit tous les jours lire le même suicide, les mêmes accidents de rue, le même assassinat et le même sauvetage, et que tout cela semble toujours avoir lieu en marge de l'existence quotidienne, dans des régions bizarres où nous ne pénétrons jamais, qui pourrait imaginer la tragique variété de l'angoisse humaine, l'infinie multitude des façons de souffrir et de faire souffrir, d'être héroïque ou criminel, admirable ou monstrueux?... Qui donc se représente le frisson dont se glacerait sa chair, la pitié dont ruisselleraient ses yeux, les cauchemars qui hanteraient ses nuits, si, dans une seule promenade, chaque homme, chaque femme qu'il croise, lui murmurait en passant son secret?
Certes, il y a une vingtaine d'années, ceux qui rencontraient dans des cérémonies officielles, dans les réceptions obligatoires, ou simplement dans les rapports de voisinage et de villégiature, la marquise de Malboise, la jugeaient bien la personne la moins capable d'éveiller des idées romanesques. On la trouvait laide, revêche, et parfaitement insignifiante. C'était sa situation qu'on fréquentait plutôt qu'elle-même. Nul ne souhaitait faire tomber la barrière d'indifférence qu'elle élevait contre tous et toutes sous sa politesse glacée. Pas même mystérieuse, cette grande femme brusque, sèche et fanée, s'habillant mal et tenant les gens à distance. Non, pas même mystérieuse, car le mystère, pour la foule, ne va pas sans quelque attrait poétique ou sombre. Et elle n'en avait d'aucune sorte.
Son mari paraissait d'ailleurs encore moins mystérieux qu'elle-même. Un personnage qui n'offrait rien d'indéchiffrable, ce Pascal de Malboise qui, sans influence réelle au Parlement, sans idées, sans valeur politique, était en passe de devenir chef de groupe, simplement par son obstination dans une attitude invariable, par sa fougue extérieure, ses interruptions à fracas, son nom, sa fortune, par tout l'en-dehors enfin qui faisait de lui une espèce de personnalité symbolique, bien représentative du principe d'autorité dont il était le champion.
D'ailleurs, n'avait-il pas la vertu essentielle? Il durait. A chaque session parlementaire, il gagnait plus de chances d'être réélu pour la suivante. Il devenait le candidat de tout repos, qu'on nommait sans discussion de conscience, dans un arrondissement de majorité conservatrice, où son nom valait une profession de foi. Les autres, en luttant pour leurs opinions, risquaient de commettre des fautes, de recevoir de mauvais coups, et cessaient de plaire ou restaient sur le carreau. Lui, toujours sur la brèche, ne s'exposait en réalité jamais. Car, sans se compromettre sur aucune question particulière, il se contentait d'agiter en toute circonstance le drapeau de la monarchie. Son mandat participait un peu du droit divin, finissait par se confondre avec la cause sainte. Voter contre le marquis de Malboise, c'était renier l'Ancien Régime.
Rien ne paraissait donc plus calme, plus transparent que la destinée de ce couple—destinée qui serpentait dans les ténèbres, les soupçons, la haine, l'angoisse.
Le petit Michel grandissait pour ajouter à ces éléments d'horreur les complications de sa propre misère et de ses révoltes. Tantôt grisé de tendresse, d'exaltation, d'espérances singulières, dans ses entrevues avec celles qu'il continuait d'appeler sa mère et sa marraine, non sans l'intuition d'autres liens. Tantôt traité avec la dernière rudesse par le fait du marquis de Malboise et des trop dociles observateurs de cruelles consignes, le jeune garçon développait à faux son caractère. Les souffrances de sa sensibilité sans cesse meurtrie le rendaient hargneux et sournois. Sa hardiesse naturelle l'entraînait à des actes d'insurrection, de violence. En même temps, son imagination, surexcitée par tout ce qu'il devinait d'anormal dans son sort, s'acharnait à en découvrir le secret, et le détournait du travail par les plus chimériques rêveries. Sans cesse accusé d'insubordination et de paresse, il subissait des aggravations de châtiments, dont le seul résultat était de l'endurcir.
Mais ce qui lui devint plus néfaste encore, ce fut sa vanité bavarde de joli enfant, issu d'une race fine, avec ce léger sang italien dans les veines, pétillant en mousse fanfaronne, et le sentiment d'être, parmi de vulgaires camarades, un petit personnage d'exception. Il avait saisi, aux lèvres de la pauvre Louise, d'imprudentes paroles.
—«Prends patience, mon mignon,» lui disait-elle. «On ne te traitera pas toujours comme un pauvre petit chien galeux, qu'on enferme à l'écart. Un jour viendra où tu parleras en maître à ton tour là où tu n'es qu'un domestique... Crois-moi, tu seras riche et heureux. Ne te fais donc pas de bile. Et surtout sois sage, pour ne pas causer de malheur à ceux qui t'aiment.