Elle se sentit tout de suite bien disposée pour le beau garçon qui entrait. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans, svelte dans un complet gris clair, et dont le visage fin, au teint mat, offrait une jeunesse charmante sous le canotier de paille, qu'il retira aussitôt. Une courte et épaisse toison noire, du même brillant soyeux que la moustache, couronnait un front bien modelé, sous lequel s'ouvraient largement deux yeux sombres et magnifiques. On eût difficilement deviné le rang social et la nationalité de ce séduisant personnage. Il avait le type italien, et parlait le français comme un natif des bords de la Seine. Sa demi-élégance montrait des traces de mauvais goût exotique: une cravate de couleur criarde, le feu trouble de diamants évidemment faux aux boutons de ses manchettes. Cependant la grâce aisée de ses façons, la simplicité de ses gestes n'avaient rien de l'emphase rastaquouère, mais éveillaient plutôt cette indescriptible saveur d'aristocratie qui fait dire d'un homme: «Il a de la race.»
—«Figure-toi,» dit Poinclou à sa femme, «que Monsieur voudrait savoir ce qu'est devenue la Louison.»
Derrière le dos de l'étranger, les yeux finauds du vieillard clignaient comiquement. Sans doute, cette mimique évoquait toutes les hypothèses romanesques, mille fois ressassées dans leurs bavardages conjugaux, mais soigneusement gardées entre eux comme la source mystérieuse de leur existence douillette.
Le masque ratatiné de la vieille devint sévère. Il ne s'agissait pas de manquer à la plus étroite circonspection. Qui sait s'ils n'y risqueraient pas leur place?
—«La Louison?» fit Mme Poinclou, comme si sa mémoire ne la servait que bien vaguement. «La Louison?...» répéta-t-elle, en jetant à son mari un regard qui signifiait: «N'as-tu pas déjà trop parlé?...»—«Mais quelle Louison? Nous en connaissons tant!...
—Je parle,» expliqua le jeune homme, «de madame Nobert, la femme d'un garde au château de Solgrès... Vous savez bien?
—Ah! la veuve à Bellard, qui avait épousé Nobert en secondes noces?
—Oui, c'est cela,» dit l'étranger, dont le visage, à ce nom de Bellard, avait légèrement tressailli. «Votre mari croit que vous savez son adresse, car il vient de m'apprendre qu'elle est devenue veuve pour la seconde fois et qu'elle a quitté Solgrès.
—Puisque Poinclou est si bien informé, ce n'était pas la peine qu'il vous amène ici,» fit aigrement la vieille. «Je n'en sais pas aussi long que lui, pour sûr.
—Oh! l'adresse seulement,» murmura Poinclou d'une voix faible. «C'est à cause d'un héritage.»