—Ma mère!...»

Il ne s'étonna pas. N'avait-il pas, depuis tant d'années, rapproché les indices, sondé les obscurités de son enfance, réfléchi avec un cerveau d'homme fait. Ne soupçonnait-il pas la vérité? Serait-il revenu sans cela? Certes, quand, tout à l'heure, la brusque vision de cette physionomie qui lui fut si douce, et qu'avaient si rudement pétrie le temps et la douleur, le clouait sans voix au milieu du petit jardin... quand l'indicible explosion de tendresse, chez la maternelle créature, lui faisait ouvrir les bras, éclater le cœur, tout son être avait sombré dans une ivresse d'attendrissement. Mais, pour une telle ivresse, bientôt dissipée, il n'eût pas quitté la vie d'aventures menée au loin, et qui, malgré de dures alternatives, lui donnait ce qu'il préférait: des hasards passionnants, la liberté, l'espoir renouvelé sans cesse de quelque chance merveilleuse.

Le fils du volontaire garibaldien, descendant des condottieri sans scrupules, cet enfant conçu dans la tourmente des périls et des passions, et dont la mère elle-même, dépourvue de la mièvrerie de son sexe et de son temps, portait dans ses veines la sève ardente des Solgrès du seizième siècle, gentilshommes entreprenants et batailleurs, ce Michel dont l'adolescence fut un invraisemblable roman, ne rapportait pas dans le milieu social où il rentrait des sentiments et des principes en concordance avec ce milieu. La femme aveuglée et ignorante, qui exultait en ce moment dans la joie étourdissante de le retrouver, allait, malgré sa simplicité, s'en apercevoir bien vite. Déjà la physionomie de Michel, dont elle admirait la beauté, n'exprimait que trop la satisfaction orgueilleuse de la haute origine, pressentie jadis, affirmée aujourd'hui. Tout, dans cette physionomie: l'éclair des yeux, le gonflement des narines, le retroussis altier des lèvres, la reniait, elle, l'humble nourrice, que toutefois Michel continua d'appeler «maman».

—«Ainsi, maman,» disait-il, «mes pressentiments ne m'avaient pas trompé? Ah! même tout petit, je sentais bouillonner en moi une sève impérieuse. Non, je n'étais pas né de serviteurs, et je ne devais pas vivre pour obéir. Ma mère, n'est-ce pas? c'était celle que je nommais «marraine». C'était la marquise de Malboise?

—Oui,» répondit Louise, qui sentit comme une onde froide lui noyer le cœur, à mesure qu'il parlait...

—«Et mon père?...

—Ton père s'appelait Michel Occana.

—D'Occana,» rectifia le jeune homme.

—-«Non, je ne crois pas,» fit Louise, étonnée.

—«Voyons!... Une Solgrès ne pouvait aimer qu'un homme noble comme elle-même. Vit-il toujours?