—Non, sa mère l'appelle Michel.»
Louise ouvrit des yeux d'angoisse, brusquement noircis. Son visage blême, tiraillé de rides, avec les deux taches cramoisies aux pommettes, eût inspiré à tout autre qu'à son interlocuteur la pitié pour une âme inoffensive, tout usée dans une enveloppe usée, et que le souffle d'un monde incompréhensible et dur secouait d'un effarement douloureux.
—«Louise, pourquoi cet enfant porte-t-il le nom de Michel?... Et pourquoi ressemble-t-il à celui que vous éleviez à Solgrès?...»
Louise garda le silence. Dans sa pensée, le moindre mot pouvait être dangereux à l'un ou l'autre de ces chers êtres, au père ou à l'enfant—peut-être à tous les deux. Elle ignorait que son fils adoptif eût écrit au marquis de Malboise. Celui-ci se doutait-il que son ancienne victime fût encore vivante? Quel parti le fils d'Armande voudrait-il tirer de la situation? Elle le savait animé de vagues projets de vengeance, de vagues espoirs de restitution?... Ne ferait-elle pas avorter ces projets, envoler ces espoirs, en révélant son existence?... Ne l'exposerait-elle pas aux représailles de cet homme, qui, déjà une fois, n'avait pas craint de le supprimer, et qu'elle croyait puissant comme un démon? Et le petit, l'innocent, qu'en adviendrait-il? Le marquis de Malboise laisserait-il subsister un seul être portant à la fois dans ses veines le sang et la honte de celle qui gardait son nom jusque dans la mort, dormant sous ses syllabes orgueilleuses et sous les armes parlantes de son écusson?
Devant cette vieille femme obstinée, une irritation perlait de sueur le front du marquis. Il l'eût broyée s'il avait pu. Néfaste créature, dont l'astuce jadis l'avait joué et dont les roueries de sorcière allaient maintenant tenir en échec sa fortune! Mais que faire? La laisser périr de faim en lui retirant ses subsides... Parbleu! c'était facile. A quoi cela l'avancerait-il? D'ailleurs qui lui disait si ses ennemis ne la paieraient pas plus grassement pour le trahir que lui pour se garer de la trahison? Il ne réfléchissait pas que la sublime créature, dont toute la vie ne fut que sacrifice et fidélité, n'était pas de celles dont la conscience s'achète et dont les secrets se vendent. Que pouvait savoir un Pascal de Malboise d'une Louise Nobert? Tout ce qu'il comprenait, c'est qu'en ce moment, ses plus précieux intérêts, à lui, marquis, député, chef politique, favori royal, dépendaient d'un mot qui tomberait ou non de la bouche de cette infime servante, et qu'il n'avait pas le pouvoir de lui faire prononcer ce mot. Oui, tout son avenir, son honneur, son mariage, la possession de cette adorable Régine, aux lèvres de fleur—se suspendait là, à ces lèvres desséchées comme une cosse vide, déjetées par l'appauvrissement des mâchoires, et violacées par la stagnation du sang.
Quelque question qu'il posât, elles ne s'ouvraient plus, ces lèvres. Il supposa, demanda tout,—même sur l'existence possible de Michel, et sur ce qu'elle l'avait revu peut-être, sur le complot qu'elle avait pu combiner avec lui. Il n'obtint pas un mot, et n'apprit rien d'une pâleur qui ne pouvait plus s'accroître. Hors de lui, il se leva. Sa colère trop contenue, sa brutalité foncière, débordèrent d'une poussée tumultueuse.
—«Je te forcerai bien à parler, vieille mule!» cria-t-il. «Tu peux simuler la folie comme ta maîtresse, quand elle jouait ses simagrées sur le gazon...»
A cette évocation de la plus tragique souffrance, ainsi bafouée par un commentaire méprisant, la vieille paysanne se dressa, d'un mouvement mécanique, dont la raideur fut d'un effet sinistre. Le marquis, interloqué, suspendit sa phrase. Mais, presque aussitôt, la rage l'emporta. Il poursuivit:
—«Oui, j'ai réussi à lui faire dire ce qu'elle ne voulait pas, à celle-là, quand je lui ai raconté que son mioche se noyait... C'est comme ça que j'ai su qu'elle était sa mère... J'ai des moyens de délier les langues. On ne se moque pas de moi impunément!...»
A ces paroles, si affreuses dans une telle bouche et tombant dans de telles oreilles, quelque chose de surhumain se souleva dans l'âme résignée. Louise ouvrit enfin les lèvres,—ces lèvres que la misère de l'âge rendait tout à l'heure plus odieuses à Malboise dans leur pli têtu,—et elle jeta ce cri: