Si la vérité doit apparaître, c'est ce récit qui l'aura mise au jour. Mais, à supposer qu'il ne satisfasse pas la curiosité publique, aucune autre révélation n'apportera le dernier mot de cette dramatique affaire. Une seule personne au monde—mais contrainte au secret par le serment le plus solennel—pourrait confirmer ou démentir ce qui va suivre. Elle ne le fera pas. Régine d'Ambarès, seconde marquise de Malboise, ne trahira pas sa parole. Dans quelles circonstances elle l'engagea, c'est ce qu'on va voir ultérieurement.
Il y avait dix mois environ que durait son virginal veuvage,—car l'époux, mort quelques heures après l'avoir conduite à l'autel, ne le fut que de nom,—lorsque Régine de Malboise reçut une visite, dont l'annonce, depuis la veille, lui bouleversait le cœur.
Dans la chambre où elle se tenait, au premier étage de l'hôtel paternel,—son ancienne salle d'études enfantine, son asile de prédilection,—un domestique vint la prévenir que M. le lieutenant d'Ambarès l'attendait en bas.
Elle descendit.
Dans la galerie, qui tenait en façade toute la largeur de la maison, elle l'aperçut.
Cette rencontre avec celui qu'elle aimait, était la quatrième seulement depuis que, par devoir, elle avait accepté le nom d'un autre. Chacune des trois précédentes entrevues, qui eurent lieu au moment de la catastrophe, marquait une phase dans l'inexplicable tragédie. Régine, depuis vingt-quatre heures, depuis qu'elle avait accepté de revoir Hugues, se les remémorait, les revivait dans leurs moindres détails. D'abord, l'apparition quasi fantastique du jeune homme, dans ce coin du parc de Solgrès où, nouvelle épousée, fuyant déjà le maître odieux, elle s'isolait en son désespoir. Quelle tentation alors, parmi la tourmente des reproches et des prières, quand il la supplia de partir avec lui! Puis, à peine avait-il disparu, transporté de rage et de douleur, devant l'approche du mari, à peine M. de Malboise avait-il rejoint sa jeune femme, que c'était le meurtre foudroyant, la détonation secouant le silence du soir, le marquis s'abattant à ses pieds, mort sur le coup, en éclaboussant de rouge sa robe blanche. Et les jours qui suivirent!... La torturante certitude que Hugues avait accompli l'acte sournois et sauvage, demeurait à jamais séparé d'elle par une barrière d'infamie! Sa faiblesse d'amour, à elle-même... Le mensonge au procureur de la République, lorsqu'elle assura n'avoir vu personne, ne soupçonner personne... Puis le lugubre défilé des funérailles, le saisissement de l'apercevoir, lui, si calme, avec son visage de loyauté, sous l'uniforme porté fièrement, et le cri intérieur de délivrance: «Non, ce n'est pas possible! Il n'a pas commis ce crime!» Ensuite, le même jour, dans cet hôtel d'Ambarès où, depuis lors, il n'avait pas remis les pieds, leur longue explication, le récit fait par Hugues de son aventure dans le souterrain, les circonstances que lui-même trouvait invraisemblables, dont il se refusait à instruire la justice, et les tenailles du doute se renfermant pour déchirer le cœur de celle qui l'aimait.
Alors ce fut la séparation.
Régine l'exigea absolue, bien que fussent si peu absolues en elles-mêmes les raisons qui lui dictaient tant de rigueur. Elle ne croyait plus que Hugues fût un criminel, et cependant elle ne pouvait, dans la sécurité de sa conscience, jurer qu'il fût étranger au crime. Y était-elle étrangère elle-même, puisque son mari avait été frappé le soir de leurs noces? Qui sait si son mariage n'était pas la cause indirecte de l'effroyable action? Comment élever son bonheur futur, comment appuyer son amour, sur cette base incertaine et sanglante?
Elle avait donc interdit à Hugues de la voir, lui accordant la seule autorisation d'écrire. Car elle savait trop que si tous deux reprenaient la douce camaraderie de leur adolescence, la passion les éblouirait peu à peu jusqu'à l'abolition de tout scrupule. Ils se marieraient, sans qu'elle fût tout à fait certaine que la tache ineffaçable de Macbeth ne souillait pas, même imperceptiblement, la main dans laquelle se blottirait la sienne. Ce serait la hantise toujours présente, l'enfer secret, le pernicieux remords... Elle n'osait pas affronter cela.
Mais voici que, de Nice où il se trouvait en garnison, Hugues venait de lui apprendre par une lettre que des données imprévues se présentaient. Sachant que tout son espoir de reconquérir Régine s'attachait à la découverte de l'assassin, il avait ouvert une enquête personnelle. Et voici que, dans les ténèbres du mystère, filtrait un faible rayon de clarté. Une piste se dessinait. Quelques petits faits, tels des maillons de chaîne, se renouaient les uns aux autres. Régine ne permettrait-elle pas qu'il vînt lui exposer ces premiers résultats? D'abord, c'était son droit, à lui, qu'elle n'acquittait pas encore, de plaider auprès d'elle à chaque incident nouveau. Puis, ce ne serait pas trop de leurs méditations combinées pour peser la valeur des indices et juger quel parti on en pouvait tirer.