—«C'est le maréchal ferrant de Mouffetard? Ce grand barbare blond, à l'air si arrogant, dont ta mère avait peur?
—Oh! maman n'avait pas peur de lui. Elle disait qu'il était très bon, mais qu'il était malheureux.
—Oui... je sais pourquoi,» grommela le mari de Denise.
Comment eût-il ignoré ce qui crevait les yeux à tout le quartier là-bas, ce qu'il y devait surprendre si peu qu'il y vînt, l'adoration humble, distante, mais d'une ardeur inguérissable, dont brûlait le bel ouvrier pour sa femme, à lui. Denise même, dans sa droiture, le lui avait fait comprendre, lui demandant de l'emmener ailleurs, pour ne pas torturer de sa présence ce cœur loyal. Occana en avait ri. La pitié, comme la jalousie, ne l'obsédait guère. Mais aujourd'hui, ce fut avec énervement qu'il demanda:
—«Il est donc dans le pays, ce rustre? Il vous a donc suivis?
—Oui. Il a une maison sur la route, en face de la grande grille. Oh! une forge magnifique, toute en feu d'artifice. Et il a beaucoup d'ouvriers... Et on ne ferre pas seulement les chevaux, chez lui... On y fait des masses de choses... des choses...»
L'enfant, ne trouvant pas, renonça à expliquer. Car, en effet, Montier, actif, intelligent, plein d'initiative, déjà si habile dans son métier et consulté de préférence aux plus sûrs vétérinaires pour tout ce qui concernait les pieds des chevaux, avait encore étendu son entreprise. Il fabriquait à présent de la ferronnerie, de la charpenterie métallique. En cela aussi, tout de suite, il affirmait ses qualités d'adresse, de conscience, de goût inventif. Les architectes lui donnaient leurs commandes pour les nombreuses constructions de Solgrès. Et sa réputation s'étendait aux environs, dans les châteaux et dans les bourgs.
L'annonce d'un tel voisinage préoccupait Occana. Il flairait l'adversaire, le rival vigilant,—peut-être déjà heureux,—qui lui rendrait son rôle difficile, qui surprendrait, malgré toutes les précautions, la moindre fissure du masque.
L'accueil que lui fit Denise le confirma dans son inquiétude. Pour la première fois, cette pauvre esclave de son caprice ne le reçut pas, comme après chaque absence, avec la joie de celle qui attend sans cesse, et que le retour extasie sans la déconcerter. Pourtant Mme d'Occana restait fidèle à cet étrange mari, revenu à elle, par intervalles, d'une existence qu'elle ne soupçonnait pas. Seulement elle n'était plus seule, avec son enfant, à vivre un rêve farouche, à s'hypnotiser devant une image. Le flot d'une vie nouvelle la soulevait, l'enlaçait. Des perspectives s'ouvraient à ses yeux, des responsabilités s'imposaient à sa conscience. En acceptant de représenter à Solgrès la marquise Régine, elle s'interdisait l'égoïsme d'un amour exclusif et aveugle. Elle appartenait à ses pauvres avant d'appartenir à l'homme néfaste, dont le bon plaisir cessait d'être sa loi. Pouvait-elle même l'admettre dans ce gouvernement de charité, avec la mission dont elle était investie?... Que savait-elle de lui, après tout? Le doute, qui ne l'empêchait pas de risquer son pauvre cœur, jadis, lorsqu'elle ne dépendait que d'elle-même, la dressait, méfiante, en face de l'être suspect, maintenant qu'elle détenait des intérêts sacrés.