Un matin d'hiver, Régine de Malboise, qui, souffrante, s'attardait au lit, laissa glisser un journal qu'elle venait de lire et se perdit dans ses réflexions. Son visage exprimait une anxiété profonde. Parmi les nouvelles du jour, il y en avait deux dont tous les détails étaient pour elle matière de préoccupation soucieuse. La session des assises où comparaîtrait Almado allait s'ouvrir. Et là-bas, à Marseille, de graves désordres, provoqués par une grève, faisaient consigner les troupes, empêchaient le lieutenant d'Ambarès de venir à Paris.

Par instants, elle songeait aux dangers que Hugues courrait peut-être, et, fermant les yeux, elle soupirait douloureusement. Puis, mesurant la responsabilité qui lui incomberait, à elle seule, si le procès avait lieu sans que son cousin pût la rejoindre, elle fixait dans le vide ses larges prunelles bleues, que dilatait une sorte d'épouvante.

Tous deux avaient convenu d'attendre ce que révélerait l'audience pour décider s'ils feraient connaître leurs soupçons relatifs au drame de Malboise, ou s'ils en garderaient éternellement le secret.

Cet Almado, que Hugues avait vu là-bas, dans le Midi, auprès de Lina de Cardeville, son infortunée victime future, cet Almado, qu'il avait trouvé en possession de sa bicyclette, volée dans le souterrain le soir où le marquis de Malboise fut tué d'un coup de fusil, cet Almado, qu'il avait jugé tellement suspect et qui se manifestait assassin, devait être, en effet, le meurtrier qui avait fait de Régine une veuve le jour même de ses noces. Mais pourquoi?... Quelle avait été la raison de ce crime, tellement désintéressé en apparence? Quel rapport pouvait-il y avoir entre cet aventurier, venu, disait l'enquête, de l'Amérique espagnole, dont il était originaire, et le marquis Pascal de Malboise? Mystère insondable! Mystère que ce bandit étrange emporterait peut-être à jamais dans la tombe, s'il était condamné à mort pour l'assassinat de sa maîtresse.

Cette idée, oppressante comme un cauchemar, accablait Régine. D'ailleurs, le doute subsistait toujours. Les présomptions réunies par Hugues ne suffisaient pas, surtout devant l'invraisemblance, pour que sa cousine et lui arrivassent à une certitude, même approximative. L'un et l'autre ignoraient ce que la pauvre Lina avait découvert au prix de sa vie: l'identité de la chaîne, brisée par Hugues, le soir du crime, sur la poitrine du meurtrier. Alors?... Quel moyen de savoir, sans ouvrir à la justice cette piste nouvelle? Parleraient-ils?... Mais parler, si tard! après deux ans,—pour avouer des circonstances où se ternirait l'honneur de Régine,—car l'interprétation loyale en serait inadmissible pour le monde, plus inadmissible que jamais après ce long silence...

Et si cet homme,—accusé du meurtre de Lina, mais qui, de ce fait, sauverait peut-être sa tête,—allait être convaincu du meurtre de M. de Malboise, ce serait donc Régine qui le condamnerait à mort, qui éclabousserait de sang, de honte, deux innocents qu'elle aimait, Denise et le petit Michel. Aurait-elle seulement l'excuse, à ses propres yeux, de justifier l'être cher entre tous, l'élu de son cœur, ce Hugues adoré, qu'elle avait un moment cru capable d'une aberration d'amour homicide, d'une folie sournoise et sanguinaire? Mais non!... Elle n'avait plus besoin de le justifier. L'épreuve le lui avait montré si soumis, si généreux, d'une force douce et d'un amour infini, sans la violence égoïste de passion, sans le délire brutal, qui incite au crime.

Rien au monde maintenant n'insinuerait un doute en elle. Et pourquoi se refuser désormais au bonheur? Assez longtemps elle avait subi le poids de son sanglant veuvage et refusé la liberté si tragiquement acquise. C'était fini. Bientôt elle serait la femme de Hugues. Elle reprendrait ce nom d'Ambarès qui lui était cher, qui était vraiment le sien. Car la marquise de Malboise lui restait une étrangère. Sous ce titre elle éprouvait une gêne, comme dans un vêtement d'emprunt. Tout s'effacerait donc du sombre passé... Tout?... Hélas! non... L'énigme demeurait insoluble, l'ombre du mystère continuerait à dominer l'horizon de sa vie.

C'était donc à une rêverie en même temps suave et troublée que s'abandonnait Régine.

L'entrée de sa femme de chambre, qui, après avoir frappé, pénétrait auprès d'elle, lui rappela l'heure et son habituelle activité.