—Ah! mademoiselle,» s'écria l'humble femme en sanglotant... «Je lui devais bien ça... C'est en voulant me défendre qu'il...
—Assez... Je sais... Je devine... Maintenant, il s'agit d'achever ton œuvre. Tu vas partir pour Étampes et faire la leçon à l'hôtelier des Trois-Rois. Moi, je ne puis m'y rendre. On remarquerait mon absence... Je m'en rapporte à ton tact. Tu ne diras que ce qu'il faudra dire...
—Soyez tranquille, mademoiselle. Mais comment aller là-bas assez vite?...»
Rapidement, elles réfléchirent. Les chevaux des écuries avaient été réquisitionnés. Il restait bien la vieille jument, une bête encore vaillante. Mais faire atteler, c'était imprudent. Louise proposa de s'adresser à un fermier de Solgrès, à qui on laissait sa carriole avec un bon cheval, car il approvisionnait les vainqueurs, chaque matin, au château. On lui demanderait le secret. L'homme était sûr. Armande approuva, et les deux jeunes femmes se séparèrent.
La nuit suivante fut, pour Mlle de Solgrès, une longue veille occupée par l'inquiétude la plus aiguë. Où était-il, dans ce grand château qui serait un jour l'asile somptueux de leur tendresse et qu'il habiterait en maître, celui qu'elle aimait? Dans quel réduit de service, dans quel caveau peut-être, subissait-il l'affront de sa captivité sous la garde des soldats ennemis?... Il était là, sous le toit de ses ancêtres, à elle, l'homme à qui elle s'était donnée, à qui elle appartenait pour toujours... Et elle ne pouvait pas même lui porter un mot de consolation, d'espoir. Une effroyable tyrannie les séparait. La force des armes, qui broyait la Patrie, opprimait leurs deux cœurs... De quel poids la malheureuse et altière fille sentait tomber sur eux le joug détestable, tandis que, dans la soirée sans fin, très tard elle entendait encore sonner par les échos de l'immense demeure des bruits traînants d'éperons et de sabres, des voix rudes, des portes refermées avec fracas. Ses pressentiments furent horribles... Moins horribles cependant que la réalité toute proche. Pauvres yeux d'amante, élargis de fièvre et d'angoisse dans les ténèbres, les heures passaient sur eux comme sur tant de prunelles closes de sommeil, et rien ne les empêcherait de voir se lever le jour abominable!...
Voici la scène qui se déroulait au rez-de-chaussée du château.
Tandis que le colonel prussien soupait avec ses deux subordonnés, il leur raconta,—à sa manière,—son aventure de l'après-midi. Il ne se vanta pas d'avoir placé deux factionnaires devant la maison d'une femme qu'il croyait seule, afin d'assouvir en toute sécurité sa fantaisie sauvage de vainqueur. Il leur peignit avec fatuité une bonne fortune où la seule persuasion fût venue de ses avantages personnels. La piquante paysanne sur laquelle il avait jeté son dévolu roucoulait déjà comme une tourterelle en avril, quand l'irruption d'un intrus avait tout gâté.
—«La brute a osé porter la main sur moi. Je ne sais à quoi il a tenu que je ne lui aie passé mon sabre au travers du corps?
—N'était-ce pas un guet-apens, herr colonel?»
Le chef hocha la tête.