—«Serait-ce à un Prussien que tu t'es abandonnée?...»

L'amante du volontaire fusillé se leva. Sans une parole elle se mit à marcher en ligne droite, d'un pas rapide, comme vers un but précis. Une inquiétante exaltation brillait dans ses yeux fixes. Elle suivit toute l'allée d'un pas de somnambule.

Mme de Solgrès marmotta: «Comédienne!...» Mais elle suivit sa fille, d'une allure qui pouvait surprendre chez une femme soi-disant minée par des mois de langueur et si minutieuse à mesurer sa promenade quotidienne.

Comme elles arrivaient au bord de l'immense pelouse étendue derrière le château, un son de voix gutturales leur parvint. Deux soldats allemands, vautrés à l'ombre, fumaient et causaient. Armande, qui s'avançait droit sur eux, fit un bond de côté, comme à la vue de reptiles. Mais sa mère lui saisit le poignet et l'entraîna dans leur direction, tandis qu'elle lui chuchotait férocement:

—«Je puis passer à côté d'eux désormais. Ce ne sont plus mes pires ennemis. Ma propre fille m'a fait plus de mal... Et cependant je supporte sa présence.»

Avec une force nerveuse qu'elle n'avait pas employée à réagir contre ses maux réels et imaginaires, Mme de Solgrès continua de serrer le bras d'Armande et de la tirer, si bien que celle-ci n'aurait pu lui résister sans violence. Toutes deux s'approchèrent des hommes couchés, si bien qu'elles les frôlèrent de leurs jupes. Ils ne se levèrent pas et ricanèrent. Cette insulte cherchée cingla les cœurs sanglants des malheureuses, exaltant la furie de l'une et la douleur de l'autre.

Quand la plus âgée eut enfin relâché son étreinte, la plus jeune s'élança. Elle se mit à courir sur le gazon, vers la façade du château où s'ouvraient les fenêtres de sa chambre. Quand elle fut à cinquante mètres environ des murailles, elle s'arrêta et sembla explorer le sol. La soyeuse verdure s'étendait sous ses pieds comme un tapis, brodé çà et là de pâquerettes. A quoi eût-elle reconnu la place où était tombé celui qu'elle aimait, où son sang avait coulé?... L'herbe était flétrie alors... Quelle touffe avait bu la rosée de pourpre et gardait un peu de cette vie si chère dans ses racines?... Une divination peut-être en avertit Armande. Elle s'agenouilla, se prosterna complètement, et baisa les brins verdoyants, dont la fraîcheur lui caressa les lèvres. Puis elle resta là, dans cette attitude, comme en délire ou en extase.

Un accent cruel la fit tressaillir:

—«Lève-toi... Si tu es folle, on t'enfermera. Mais ne te donne pas en spectacle à des soldats étrangers et à des domestiques.»

La nécessité de garder secret le drame qui se déroulait chez elle empêcha seule la comtesse de rien changer extérieurement à sa façon d'être avec sa fille. Volontiers, elle l'eût éloignée de ses yeux, reléguée dans sa chambre. Plus volontiers encore, elle l'eût accablée de dédain, déchirée d'ironie, cinglée de mots amers. Elle se contint pour n'éveiller aucun soupçon dans cet intérieur familial et provincial, où les corridors avaient des échos et les murs des oreilles.