—«Le seul homme que je puisse épouser.

—Le seul homme que vous pourrez épouser sera celui qui consentira à vous prendre, et dont le nom s'alliera dignement avec le nôtre. La maison de Solgrès est assez bonne, et vous serez assez riche, pour que, malgré votre déchéance, nous espérions encore vous marier de façon honorable.

—Mais pourquoi me marier?... Oh! je vous en prie, pourquoi?...» fit Armande, qui joignit les mains.

—«Parce que telle est notre volonté, la seule condition suivant laquelle nous vous considérerons encore comme notre fille.»

La scène, qui jusque-là se déroulait dans une solennité glaciale, devint alors humaine et déchirante. Armande se jeta aux genoux de ses parents, les supplia de ne pas la mettre à ce point en désaccord avec son cœur et sa conscience. Tout ce qu'elle leur demandait, c'était de la laisser vivre au loin avec son enfant... Elle ne consentirait pas à se séparer de lui. Elle voulait l'élever. Surtout elle ne pouvait concevoir la possibilité d'appartenir à un homme qui lui faisait horreur, quel qu'il fût... Jamais elle ne trahirait le souvenir... Jamais elle n'accepterait un nom qu'elle devrait au mensonge du silence, ou bien à un odieux marché!... Dans les protestations, dans les prières de cette infortunée, vibrait l'éloquence de la douleur et de la tendresse. Sa résistance était brisée. Toutes les barrières d'orgueil croulaient. Son âme crevait en un flot de supplications et de larmes. L'intuition de la maternité mettait à ses lèvres, sur sa physionomie, dans ses gestes, une chaleur émouvante.

Le comte de Solgrès en éprouva d'abord de la surprise, puis du trouble. Peut-être fût-il arrivé jusqu'à l'attendrissement. Car, s'il avait le jugement étroit, il était d'une trempe fine. Tout accent de sincérité généreuse éveillait en lui une résonance. Et sa nature, au fond, ne se déterminait pas en sécheresse. Mais Mme de Solgrès intervint. Otant son mouchoir de devant ses yeux, elle éleva une voix acide.

—«Mon cher ami,» dit-elle, «je m'étonne que vous prolongiez ces débats qui me tuent. Il était convenu que vous signifieriez à cette malheureuse enfant nos décisions et qu'elle y répondrait pour les accepter, ou que tout serait fini entre elle et nous. Vous n'admettiez pas qu'elle pût les discuter. Si vous aviez entendu les insanités qu'elle me débitait avant votre retour, vous comprendriez mieux à quoi vous exposez le nom de Solgrès si vous la laissez promener par le monde une maternité scandaleuse. Le moins qu'elle fera sera d'afficher la monstruosité de sa situation. Mais sa conduite passée nous éclaire sur l'avenir. Qui a bu boira. Si vous ne mariez pas Armande, cette fille-là deviendra la honte de nos vieux jours. Quant à son enfant, ce sera affaire au mari qu'elle épousera. Qu'il l'adopte, si bon lui semble. Mais je ne vois pas bien mademoiselle de Solgrès nous imposant comme petit-fils un bâtard, lui donnant notre nom, et édifiant le monde par ses vertus maternelles. Qu'une femme soit assez folle, assez éhontée pour cela, passe encore. Mais vous, comte de Solgrès, quel serait votre rôle? Quelle retraite serait assez profonde pour vous épargner les atteintes du mépris et de la risée publics?»

Sous la douche de ces phrases cinglantes, le père et la fille se taisaient. Armande s'était redressée. De nouveau se fixait autour d'elle l'invisible armure, le hérissement hostile et muet. Le comte baissait les yeux comme pour ne pas voir.

Mme de Solgrès, s'adressant à lui, dit encore: