—«D'ailleurs, c'est bien simple. Choisissez entre la fille que voilà et l'épouse que je suis. Laissez-la me piétiner, me meurtrir par d'offensantes comédies comme celle que vous écoutiez tout à l'heure complaisamment... Et ce ne sera pas long. Encore une scène comme celle-ci, et je ne demanderai plus que la tombe!»

Ayant tout dit, avec une nervosité agressive qui n'annonçait en rien son dernier soupir, la comtesse parut l'exhaler cependant. Il souleva sa poitrine et vint s'étouffer dans son mouchoir, tandis qu'elle retombait sur sa bergère. Et, se cachant de nouveau le visage, elle reprit son attitude d'auparavant.

—«Retirez-vous dans votre chambre,» dit M. de Solgrès à sa fille. «Vous avez entendu votre mère. Ou vous accepterez les conditions que je vous ai exposées, ou tout sera fini entre vous et nous. Vous qui parlez si haut de votre devoir, tâchez de discerner où il est. Voyez si vous devez nous rendre le désespoir et l'opprobre en retour d'un passé d'honneur et du nom sans tache que nous vous avions donné.»

Quelques jours après ce colloque, où trois âmes se trouvèrent si douloureusement aux prises, les maîtres de Solgrès avaient quitté leur château, emmenant avec eux la veuve de leur garde et son enfant nouveau-né. Dans le pays, on raconta qu'ils voyageaient à l'étranger, pour moins sentir le poids de leur deuil. On les estima de ne pouvoir supporter la vue des soldats ennemis à leur foyer. Les concierges de leur hôtel, au faubourg Saint-Germain, répondaient dans ce sens aux rares visiteurs qui s'informaient d'eux. Leur absence, bien qu'elle se prolongeât jusque assez avant dans l'hiver, ne provoqua pas d'interprétation malveillante. L'époque était favorable pour se laisser momentanément oublier. Sous le coup du désastre national, chaque existence avait assez à faire de se reconstituer, sans pénétrer celle d'autrui. La vie mondaine suspendue n'imposait aucune obligation de paraître. Jamais il ne fut moins difficile d'ensevelir un mystère.

Et cependant quelque chose de ce mystère flotta vaguement autour de l'héritière de Solgrès, lorsqu'on fut plus tard à même de constater le changement de physionomie et la sauvagerie accrue de cette fille bizarre. Une nature moins spontanée se fût mieux prêtée à la légende. Mais celle-ci ne savait guère dissimuler. Et d'ailleurs, à quoi bon? Armande n'éprouvait nul désir de refaire sa vie en effaçant la tragique idylle, car, justement, toute sa vie, tout ce qu'elle pouvait vivre de douleur et de joie, de rêve et d'amour, y était contenu. Passive désormais, elle obéissait à ses parents, parce qu'elle s'inclinait devant la logique âpre, mais hautaine, de son père, et qu'elle eût considéré comme sacrilège de martyriser en lui des sentiments invincibles, qui ne manquaient pas de grandeur. N'était-il pas, en effet, le dépositaire d'un patrimoine d'honneur, le représentant de la race et le chef de la maison? Si toute sa personnalité d'homme se concentrait dans cet idéal, le crime serait d'autant plus abominable de porter la ruine dans ce domaine sacré.

Mlle de Solgrès jouait donc, mais sans conviction, son rôle de riche et noble héritière, un des plus beaux partis de France. Et ce n'était pas faute de bonne volonté si son visage peu attrayant, où toute flamme de jeunesse était morte, s'imprégnait d'une indifférence et d'une mélancolie capables de décourager les plus déterminés épouseurs.

Ses parents renonçaient à la persécuter sous ce rapport. Il fallait, pensaient-ils, laisser faire le temps. Et d'ailleurs, avec la fortune et le nom de leur fille, on parviendrait toujours à l'établir. Satisfaits d'avoir sauvé les apparences, ils se prêtaient à une détente. Car, avec le caractère si peu maniable d'Armande, ils avaient craint de ne pas remporter même ce relatif avantage.

Des mois passèrent, qui, bien vite, se changèrent en années. Les châtelains de Solgrès vieillissaient. Leur fille commençait à espérer qu'elle était libre pour toujours. Chaque été, la famille allait en Suisse, et, pendant quelques jours, Mademoiselle, accompagnée seulement d'une femme de chambre, faisait une cure de lait dans un village de la montagne.