Elle se fit tout de suite d'autant plus âpre qu'elle s'alimentait d'un sujet permanent de rancune, dont le caractère apparut à la longue définitif. Le marquis de Malboise se prit à désespérer d'avoir des enfants, et il en éprouva le plus amer déboire. Lui aussi possédait à un vif degré l'orgueil du nom. Il rêvait de transmettre ce nom à un fils, avec tous les avantages de sa situation et de sa fortune. Quand il dut renoncer à cet espoir, le changement qui se produisit en lui fut terrible. En Pascal de Malboise dormait un fonds de violence et de brutalité que, jusqu'à présent, ses succès de toutes sortes lui avaient permis d'ignorer lui-même. Le fleuve le plus impétueux ne bouillonne que contre un obstacle. L'obstacle, pour cet homme de vie triomphante et brillante, serait désormais la femme antipathique, obstinée, muette, qui, après avoir désappointé son plus cher espoir, oserait maintenant opposer une incompréhensible volonté à la sienne. Bientôt, c'est ailleurs qu'il devait l'apercevoir, l'obstacle. Et sa force devait s'y ruer, accablante. Mais d'abord, il ne vit dans les goûts de retraite d'Armande que la bizarrerie d'une créature mal équilibrée, à demi stupide. C'est ainsi qu'il jugeait sa femme, et c'est dans ces termes qu'il l'apostrophait, durant leurs rares instants d'intimité,—c'est-à-dire d'enfer intérieur. Elle lui opposait une inertie, dont l'effet, presque physique, était d'exciter la fureur chez ce sanguin, tout en dehors, qui ne pouvait imaginer un sentiment dépourvu d'expression. La croyant insensible, il ne se gênait pas. Et ce fut ainsi que, par ses procédés blessants, il accumula dans ce cœur fermé,—où l'orgueil ancien n'était pas mort,—une haine irrévocable et froide. Lui-même ne tarda pas à détester Armande.
M. et Mme de Solgrès achevèrent leur vie sans trop soupçonner ce couronnement sinistre de leur œuvre. Le ménage de Malboise gardait une correction extérieure, due à l'éducation traditionnelle, qui sauvegardait la façade, et pouvait donner le change même à des parents. Cependant ils en apprécièrent la désunion par ce fait que les deux époux vivaient presque constamment séparés,—Armande résidant la plupart du temps à Solgrès, Pascal n'y passant qu'une semaine ou deux, au moment de la chasse, et encore avec une bande d'amis qu'il prenait soin d'y amener.
Les deux vieillards se suivirent de près dans la tombe.
Leur disparition, par les biens considérables qu'ils laissaient, aggrava de questions d'argent l'hostilité entre leur gendre et sa femme. Le marquis et la marquise de Malboise, mariés sous le régime de la communauté, héritaient ensemble. Sauf pour l'admirable domaine de Solgrès, que le comte, par orgueil familial ou tardive impulsion de tendresse, léguait en propre à sa fille.
Une palpitation de joie inaccoutumée jusqu'à en être pénible, agita le cœur d'Armande quand elle entendit cette clause du testament paternel. Solgrès lui appartenait!... Le souterrain qui creusait sa colline, et où elle avait rêvé dans les ténèbres un éblouissant rêve d'amour, ne serait pas profané, comblé ou vendu, car elle en restait seule maîtresse. L'extrémité du parc contenait en sous-sol la retraite sacrée... Et ce qui encore était à elle, bien à elle, rien qu'à elle, c'était la terre où le martyr adoré tomba dans l'horrible matin, l'herbe dans laquelle se crispèrent ses mains raidies, le sol qui but son sang, les arbres dont les branches convulsées tressaillirent dans le sursaut de la décharge, et qui, pour elle, avaient des faces de témoins.
La marquise de Malboise était encore dans l'émotion de son double deuil lorsque son mari, retourné au champ clos parlementaire, lui annonça de Paris qu'il viendrait lui demander un moment d'entretien.
Le lendemain il arrivait au château.
Le couple, de plus en plus désuni, se trouvait face à face. Morne entrevue. Le premier regard assura les époux du peu d'agrément qu'ils éprouvaient à se voir, et du peu de peine qu'ils prenaient pour se moins déplaire réciproquement. Pascal épaississait, portait les années moins allègrement, bien qu'éloigné encore de la quarantaine. Sa figure lourde, aux yeux ronds, aux mâchoires proéminentes sous une grosse moustache rude, prenait,—surtout à cette minute de résolution mauvaise,—quelque ressemblance avec un bouledogue. Armande, blême et fanée, dans les durs reflets du crêpe, n'atténuait, ni par l'ombre d'un sourire, ni par une disposition seyante de sa massive chevelure,—beauté que sa maladresse transformait en laideur,—l'ingrat aspect de sa physionomie.
—«Je suis venu vous annoncer,» prononça nettement le marquis, «la visite de notre notaire.
—Notre notaire?...» répéta sa femme, étonnée.