Mais, tout à coup, l'écrasement d'une infinie désolation la rabat sur les tristes coussins du fiacre. Elle ne prononce pas l'ordre qui lui sautait du cœur aux lèvres. Qu'allait-elle faire? Revenir… Jeter dès le seuil le cri de son amour éperdu, tomber entre les bras qui l'écartaient tout à l'heure dans la colère, et qui se refermeraient sur elle dans un délire de passion… Quel sacrilège n'accomplirait pas leur folie?…

Et voici que la reprennent les flots de la vie implacable, cet océan de tout ce qui n'est pas son amour, les lourdes houles qui, lame après lame, l'ont emportée loin de l'île heureuse.

Des préoccupations terribles l'assiègent. Va-t-elle trouver Charlotte encore vivante? Ne vient-elle pas, par son absence follement prolongée, d'ajouter une angoisse aux angoisses de cette agonie? Elle s'accuse… N'est-ce pas abominable de sangloter sur des voluptés perdues, alors que là-bas, dans la chambre assourdie et lugubre, on arrache trois petits orphelins de demain aux lèvres mourantes de leur mère?… Auprès d'un pareil drame, qu'est le désastre de son coupable cœur, de sa chair dévastée d'amour?…

Ah! Marcienne peut tendre l'effort de son énergie morale, de sa raison, de sa pitié. Elle peut se raidir, se condamner, se contraindre. Rien ne prévaudra contre la douceur désespérée de ce qu'elle étouffe et broie au fond d'elle-même.

Croit-elle vraiment que tous les rayons de joie ou toutes les larmes de l'univers arrêteraient pour une minute le retour obstiné de sa pensée vers la rue lointaine, la grille close, le jardin mort, la croisée, — encore éclairée peut-être, — de la chambre?…

Philippe y est-il? Et que fait-il?… Oh! le mystère de ce qu'il éprouve en ce moment… Lire dans son cœur, ne serait-ce pas pour elle plus inestimable que de découvrir le secret des mondes?

Machinalement, par les vitres du fiacre, elle voit défiler le piétinement de la foule, papilloter les lumières aux étalages des magasins ou dans les vestibules des maisons. Elle songe à l'inconnu de toutes ces portes presque pareilles, qui laissent voir, dans la clarté vive du gaz, la netteté d'un tapis, le miroitement du stucage, et au delà desquelles on devine la spirale de l'escalier montant vers le secret des existences. Il y a quelque chose d'un peu inquiétant dans la multitude de ces allées vides et claires que l'immense ville ouvre toutes larges sur l'obscurité des trottoirs.

Elles sont si paisibles : elles n'ont pas l'air de se creuser vers le gouffre des vies profondes. Elles se ressemblent : et ne trahissent rien des passions qui les traversent.

Leur fascination sur Marcienne s'exerce malgré l'espèce d'engourdissement où elle essaie de s'anéantir. Toutes ces portes… Toutes ces portes!… Que d'amants les ont franchies dans l'angoisse atroce d'un déchirement tel que le sien!…

Elle frissonne… Elle ferme les yeux pour ne plus les voir… L'horreur des séparations lui semble inscrite sur tous les seuils.