Le jeune homme pouvait lui écrire. Jamais M. de Sélys n'ouvrait les lettres de sa femme. D'ailleurs, par une convention prudente, celles de l'amant étaient toujours enfermées dans une seconde enveloppe, portant un nom imaginaire, avec prière à Mme de Sélys d'y ajouter l'adresse. En cas d'accident, c'était une double barrière, et la possibilité d'une plausible explication. Une correspondance de ce genre comporte toujours, il est vrai, un danger. La catastrophe du billet trouvé par Charlotte en était la preuve. Mais comment ne pas y recourir quand leurs deux pauvres cœurs séparés n'avaient plus que cette ressource pour se parler encore, pour s'assurer de leur impérissable tendresse, pour s'illusionner peut-être dans la complicité d'une espérance?

Cependant les courriers, l'un après l'autre, apportaient les messages des relations mondaines, les enveloppes chargées d'écritures indifférentes. (Avec quelle exécration Marcienne les reconnaît et les écarte, comme si leur banalité eût exprès déçu la tremblante ardeur de son désir!…) Pas un mot de M. d'Orlhac.

Est-ce une tactique pour la reprendre?… Une cruauté pour la punir? Peut-il vraiment croire qu'elle manque d'amour? N'imagine-t-il pas ce qu'elle endure? Se la figure-t-il, pendant les longues heures d'immobilité dans cette chambre de malade, avec les tristesses qui l'entourent et la dévorante torture intérieure? N'est-ce pas à devenir folle ou à mourir? Quoi! pas un mot de pitié, d'encouragement, pas même un reproche! Car un élan, fût-ce de violence et d'injustice, serait préférable à cette résignation qui ressemble à du dédain… à de l'oubli!

Elle attend, sans écrire elle-même, — moins par orgueil que pour ne pas se priver du spontané retour d'une affection qu'elle veut croire distincte de la volupté, mais dont la plus faible marque réveillerait l'enivrement des caresses.

Au bout d'une semaine pourtant, elle n'y tient plus. Elle adresse à Philippe quatre pages qui ne sont qu'un long gémissement. Et voici la réponse qu'elle reçoit :

« Chère Marcienne,

« Ta douce et triste lettre me fait presque penser que tu m'aimes encore.

« Je t'attends chaque jour. Je t'attendrai jusqu'à ce que tu m'écrives d'abandonner notre nid d'amour, de le fermer comme un tombeau, de ne plus m'asseoir sur notre banc, les yeux attachés à la porte, dans l'espoir de te voir paraître.

« N'aie pas la démence de croire qu'il y ait deux façons dont nous puissions nous aimer. Songe à mes yeux au fond de tes yeux… Songe à ma bouche contre la tienne…

« Viens, ma Maîtresse, viens… Oh! bientôt, dis?… Est-ce demain que tu m'apporteras tes lèvres?…

« Je t'aime, je t'aime…

« Ton amant,

« Philippe. »

Appel brûlant de la chair… Indifférence de l'âme.

Marcienne ne se dit pas que cette indifférence pouvait être feinte. A dessein, le jeune homme évitait la discussion des devoirs, la sympathie pour les luttes épuisantes, la considération des scrupules.

Il l'attendait… O tentation!… Il l'attendait… Voilà tout. La tombe ouverte, le remords qui déchire, les serments qu'on foule, la délicatesse qu'on bafoue, tout ce qui labourait cette conscience de femme, il voulait l'ignorer… Il ouvrait les bras, il évoquait les baisers, il sollicitait l'union de leurs bouches… Vertige!

Il l'attendait… Demain, à l'heure coutumière, il serait là-bas, sur leur banc…