Oh! dans Marcienne l'idée de l'action possible, le geste de sa main sur la serrure… La grille qu'elle entr'ouvre… et le voici, LUI, l'éternellement aimé!…

Pendant tout le jour, au chevet de Charlotte, pendant la nuit, où elle veut remplacer la garde, dans un acharnement à se dépenser, à se briser, étendue tout habillée sur un divan, les yeux au cercle de la veilleuse qui palpite là-haut sur la pâleur du plafond, Marcienne accomplit la répétition imaginaire d'une scène qui peut-être ne se représentera plus jamais.

Qu'en sait-elle?… Demain décidera… Ah! du moins pour aujourd'hui l'illusion, l'image… La pente de la rue, la petite porte… sa clef qui tourne, — oh! les battements dans sa poitrine! — le gravier qui crie sous ses pas… l'odeur froide du gazon d'hiver… le baiser de Philippe!…

Le lendemain eut lieu la dernière crise qui faillit emporter Charlotte. A certains instants, on crut qu'elle avait cessé de vivre. Mme de Sélys ne la quitta pas.

Elle décrivit, dans une lettre à Philippe, les détails de ces terribles heures. Sans la gravité de la situation, aurait-elle résisté à l'entraînement de tout son être vers celui qui l'attendait? Elle ne pouvait le dire, et elle le laissa lui-même dans le doute. Mais, accablée jusqu'à une espèce de fatalisme par l'excès de ses émotions, elle montra une mélancolique acceptation du destin qui parut glacée à la fièvre de l'amant.

Il crut à la raison et à l'orgueil de cette femme, à qui cependant la moindre évocation de lui-même ôtait toute raison et tout orgueil. Il la supposa presque guérie, alors qu'elle agonisait du désir de sa présence. Une démarche, un mot de lui à certaines heures, et le torrent de leur amour eût tout emporté. Mais, dans son obstination amère, il s'abstint d'accomplir cette démarche, de formuler ce mot, il se renferma dans son silence, — ce silence dont Marcienne, de son côté, n'imaginait guère la détresse.

Et ce qu'il y avait de mutuellement impénétrable dans leurs cœurs s'éleva entre eux brusquement, comme un mur, dès que l'intimité profonde des caresses ne leur donna plus l'illusion de se comprendre.

Quand Marcienne eut décidé de partir pour le Midi, elle écrivit à Philippe :

« Tu m'as dit, mon bien-aimé, de t'avertir quand tu ne devrais plus m'attendre, dans notre jardin, sur notre banc…

« O Philippe, c'est moi, ta maîtresse, ta Marcienne, qui ne vivais que pour la douceur de tes baisers, c'est moi qui viens t'adresser cette affreuse prière.

« Et pourtant je t'aime, cher être adoré!… Je t'aime comme aux jours où tu m'as enivrée le plus follement. Je t'aime de tout mon cœur, de tout mon corps, avec des regrets qui me déchirent, avec des sanglots atroces et le désir incessant de tes baisers.

« Je t'aime, Philippe… Je t'aimerai toujours.

« Ce « toujours » que tu me demandais, qui me faisait peur parce que dans si peu de temps je deviendrai pour toi une vieille femme, crois-tu que j'aie un instant cessé de l'avoir dans le cœur depuis que tu m'as serrée dans tes bras, que tu as pris mes lèvres?

« Mais pouvais-je te le dire, avec mes dix ans de plus que toi, qui, au fond, nous ont séparés plus que tout le reste?

« Tu vois, je te parle de mon âge, moi qui faisais semblant de l'oublier pour que tu n'y penses jamais. Je ne suis plus coquette… Je voudrais que tu puisses apercevoir mes rides… Oui, les rides qui me viennent autour des yeux à force de t'avoir pleuré.

« Peut-être comprendrais-tu la fatalité des choses. Tu ne m'accuserais plus de prendre tout au tragique, parce que tu pressentirais, mon cher enfant de vingt-huit ans, que je n'ai plus le droit de partager la folie adorable de ta jeunesse. Tu me regretterais moins aussi. Car tu me regrettes, — ne dis pas non, mon amour! — malgré ton cruel silence.

« Il m'en coûte de te montrer ma misère, ma faiblesse. Il m'en coûte de t'avouer que, même loin de toi, il me sera douloureux, à cause de toi, de perdre ma beauté, que tu aimais.

« Je voudrais toujours retrouver dans mon miroir, avec tout ce qui te plaisait en eux, ces yeux qui reflétaient les tiens, ces cheveux que tu dénouais, ces lèvres où tu ne te lassais pas de poser les tiennes.

« A mesure que mes traits se flétriront, il me semble que je te perdrai davantage, petit à petit, chaque jour. Oserai-je évoquer tes caresses devant un visage auquel tu ne te soucierais plus de les donner?…

« O mon adoré, si tu souffres… plains-moi quand même. Tu ne peux pas imaginer ce qu'est ma souffrance!…

« En songeant que ceci est un adieu, de moi à toi, Philippe… de moi à toi!… je me sens convulsée d'épouvante… Comment subir?… Ah! je ne puis achever… Mon cœur éclate… Les larmes m'aveuglent…

« Je te donne mes lèvres… Je me donne toute à toi, en pensée, follement, une dernière fois… Ne doute pas de mon amour… Mais l'heure devait venir… Elle est venue trop tôt, hélas!… Pourtant, ce serait folie de ne pas l'entendre sonner.

« Adieu, Philippe… Je pleure… Je t'aime… Et je suis encore

« Ta Marcienne. »

Lorsque Philippe lut cette lettre, il lui sembla qu'un gouffre immense s'ouvrait entre Marcienne et lui. Il la voyait, sur l'autre rive, tout à coup étrangère, inaccessible, lointaine.