— Tu as pensé à moi depuis avant-hier?

— Tout le temps, ma chérie. Je ne pense que trop à toi, mon Dieu!…

— Pourquoi, trop? »

Il ne répond pas tout de suite. Un reflet de souffrance passe dans ses yeux, que l'ombre et la passion remplissent d'une splendeur obscure. Et Marcienne y distingue le mal de jalousie dont il souffre, parfois jusqu'à l'injustice, jusqu'à la fureur. Elle regrette sa question. Mais dans la pression soudain plus étroite dont elle l'enserre, Philippe se domine, refoule en lui-même l'élan cruel, cherche sa réponse à la surface des impressions troubles.

— « J'ai tellement ton nom dans le cœur, dans la pensée, sur les lèvres, que je crains toujours qu'il ne m'échappe. Par moments… figure-toi… je sursaute… je crois l'avoir prononcé distinctement… Comme ces gens qui s'endorment à l'église, et qui se réveillent effarés, qui regardent leurs voisins avec inquiétude, croyant avoir parlé tout haut. »

Elle sourit, — moins effrayée d'une imprudence possible que d'une minute d'indifférence chez le jeune homme. Mais il est bien à elle. Il est sincère. Elle le contemple sous l'estompe de la fine obscurité. Cette belle tête, rayonnante de virile jeunesse, lui appartient. Cette chair, ce cœur, sont tout vibrants d'elle. Oh! la magnificence de la possession d'amour… Elle s'en extasie, Marcienne. Car, ce qui l'a fait souffrir dans le seul homme qu'elle ait aimé auparavant, dans son mari Édouard de Sélys, c'est la résistance latente de cet intellectuel, qui, sans cesse, et pourtant très épris, se défendait contre le sentiment.

L'orgueil d'Édouard n'admettait pas l'abandon complet à une femme, même à la femme qu'il adorait. Et celui-ci, ce Philippe, qui se livrait, qui se donnait, qui ne savait pas comment se donner assez, dût-il en souffrir!… Quel ravissement, quel attendrissement de tenir entre ses mains le bonheur d'un être si cher! Comme elle l'aimait pour sa confiance, pour la noble témérité qui consiste à ne rien garder par devers soi en amour. L'immensité tendre qu'elle sentait en elle-même était si bien faite pour accueillir le don merveilleux, pour abriter chaudement, profondément, le cœur candide et désarmé!

Elle glisse sa bouche contre l'oreille de Philippe. Elle murmure, — par un jeu où se plaît leur passion :

— « Qu'est-ce que je suis pour toi?

— Tu es mon idole adorée. »