— Imagines-tu que j'aie pu anéantir tout à coup dans mon cœur ma tendresse pour toi? Elle est déchirée, cette tendresse… Elle souffre… elle s'indigne… elle se révolte… Mais si tu mourais!… Oh!… D'ailleurs puis-je souhaiter pour Édouard ce qui serait le plus grand des malheurs? Veux-tu que je te dise, Marcienne? Eh bien, je crois qu'Édouard préférerait te savoir vivante et criminelle envers lui plutôt qu'innocente et morte. Tu ne sais pas comme il est bon, tu ne sais pas comme il t'aime!… »
Elle fondit en larmes.
— « Ah! » murmura Marcienne, « ce qui est abominable, c'est que je le sais.
— Tiens, » reprit Charlotte, « l'autre jour je t'ai parlé de divorce. Je n'avais pas réfléchi, j'étais bouleversée, je disais n'importe quoi pour t'arracher une résolution, une promesse… Mais un divorce,… et qui te donnerait à un autre!… Mon Dieu!… Ce serait la fin pour mon frère… la fin de son ambition, de son talent, de son courage à vivre, de son bonheur… »
Elle s'arrêta un instant, haletante, puis continua, gémit tout son chagrin, l'effroi qui la torturait, qui ne la quitterait plus :
— « Quand je pense que cette catastrophe est suspendue sur lui, sur sa chère tête, sur toute sa vie glorieuse… Qu'une indiscrétion, un hasard, une imprudence comme celle de cette lettre peut le foudroyer d'une minute à l'autre… Quand je pense que, dans un tel malheur, il deviendrait la risée du monde… Lui si grand, un objet de moquerie pour les sots!…
— Cela, » dit Marcienne, « je donnerais mon sang pour le lui épargner.
— Ton sang!… Et tu oublieras un chiffon de papier dans une poche. Tu l'as fait. Est-ce que toutes les résolutions, toutes les précautions de la terre peuvent empêcher un absurde accident comme celui-là?
— Écoute, Charlotte, » reprit Marcienne, « tais-toi. Il est impossible que nous parlions de ces choses ensemble. Elles sont entre nous… Et c'est effroyable! Mais les paroles n'y changeront rien, et nous abaisseront. Tais-toi, je t'en prie, tais-toi.
— Me taire! » s'écria Charlotte, « Ah! n'attends pas cela de moi. Ce ne sont pas des reproches que je t'adresserai, vois-tu. J'ai réfléchi. Puisqu'une créature si vraiment loyale et noble que toi peut faillir, c'est qu'il y a sans doute des tentations au-dessus des forces humaines. Je ne te jugerai pas, je ne t'accuserai pas… Mais tu ne m'empêcheras pas de te supplier, de te poursuivre de mes prières… »