Qu'avait-elle? Philippe d'Orlhac s'était-il permis de lui faire la cour? Il n'y avait pas de quoi la mettre dans un état pareil. A moins que… (mais qu'allait-il supposer là?) à moins qu'elle-même ne craignît de l'aimer.
Cependant Charlotte frémissait de regret et d'effroi. Pourquoi avait-elle agi comme elle venait de le faire? Quelle force l'avait poussée? Comment l'expliquerait-elle, et quelles en seraient les conséquences? Elle revivait la courte scène, dans la stupéfaction de voir une créature inconsciente, qui était elle-même, accomplir des gestes que lui eût interdits une demi-seconde de réflexion. Oh! cet air accueillant d'Édouard, cette main loyalement tendue… Elle n'avait pas pu supporter cela… Mais quelle folie risquerait-elle demain si ses impulsions la trahissaient de la sorte? Car enfin son devoir était de cacher l'affreux secret, de couvrir par son silence la faute qui menaçait le repos, l'honneur et peut-être la vie de son frère, de son noble et cher Édouard… Et elle ne pourrait pas… Elle sentait, après l'affolement de tout à l'heure, qu'elle ne pourrait pas. A quoi bon garder les lèvres closes si toute son attitude, ses réflexions, ses actes spontanés, équivalaient à des fragments de révélation?… Un jour ou l'autre, le principal intéressé réunirait ces fragments… Ou bien, simplement soupçonneux, il l'interrogerait directement… Que deviendrait-elle si Édouard se décidait à lui arracher la vérité?… Jamais, tout enfant ou plus tard, elle n'avait su lui mentir. Il serait le plus fort, et elle le savait bien.
L'ouvreuse crochetait la porte de leur avant-scène. Charlotte pénétra dans le salon de la loge, marcha en chancelant jusqu'au divan qui s'y trouvait, se laissa glisser, et perdit connaissance.
On la ranima vite. Marcienne avait son flacon de sels. Un verre d'eau fut apporté du buffet. La sœur de M. de Sélys, en revenant à elle, eut la présence d'esprit de dire :
— « C'est la chaleur… J'avais senti cela au foyer, quand je me suis bêtement cramponnée au bras d'Édouard… Je ne voyais plus clair… J'ai dû commettre quelque gaffe…
— Si tu n'en commettais que quand tu ne vois pas clair… » grommela son mari.
Il était le seul pourtant qui prît à peu près le change.
— « Allons, je vais l'emmener, cette petite entrave… Je ne sais quel tour elle nous jouerait encore ce soir.
— Si elle se sent assez bien pour rester, » dit Édouard avec une sévérité glaciale, « je lui demanderai d'en faire l'effort. J'ai horreur des manifestations en public. Charlotte nous a suffisamment donnés en spectacle. Si maintenant on voit notre loge à moitié vide, on inventera quelque drame. Celui qui se joue sur la scène est assez absurde pour que nous n'en fournissions pas une variante dans la vie réelle. »
Ce n'était plus le frère aîné, aux gâteries tendres, aux sollicitudes de maman vite alarmée. C'était le chef de famille, résolu à ne tolérer autour de lui, — même de la puérile sœur, chérie avec tant d'indulgence, — aucune irrégularité morale, surtout aucune équivoque dans les paroles ou dans l'allure.