Les deux femmes, Jacques lui-même, en furent impressionnés, quoique de façons très diverses.
Tous reprirent leurs places. Et, de la salle, l'admiration, le dénigrement ou l'envie flottèrent de nouveau vers eux, sans autre justification que l'aveugle instinct des cœurs appuyé sur le mensonge des apparences.
Marcienne, furtivement, regarda vers le fond de l'orchestre.
Philippe était encore là. Mais il n'osait lever les yeux.
Chère tête brune et charmante, unique royalement parmi le troupeau confus des autres têtes. Cher front couronné d'amour, cher visage, en ce moment si bien masqué d'indifférence, si sagement recueilli vers le rideau qui se levait, mais dont les yeux et les lèvres cachaient la vision et la saveur passionnées d'elle-même.
Oh! comme elle savait bien à quoi il pensait, sous son air d'attention tranquille. Elle était là-bas, tout entière, dans ce cœur, visible pour elle seule sous la glaçure neigeuse du plastron ; dans ce regard, — ce beau regard, éclatant et sombre, — qui se retenait de la chercher, mais qui, sûrement, ne voyait qu'elle ; dans le frémissement de cette bouche, dont elle évoquait la douceur bien connue parmi l'ombre de la moustache et de la barbe fine…
« Philippe… Philippe… que ma vie se brise… Du moins tu m'auras aimée!… »
VII
Charlotte, j'ai eu le tort… (nous avons tous, ton mari et ma chère Marcienne aussi, tous eu le tort) de te traiter trop longtemps en enfant. Tu comptes peut-être là-dessus pour faire passer en espièglerie ta singulière action d'hier soir. Mais il n'est plus temps, parce que cette action n'est pas isolée. Elle complète toutes les bizarreries dont tu nous attristes depuis quelques semaines. Non, tu n'es plus une enfant, et ce n'est pas en enfant que tu te conduis. Tes paroles sont d'une femme, tes attitudes d'une femme, et c'est le mystère d'un sentiment de femme qui t'a jetée entre d'Orlhac et moi. Aujourd'hui, tu vas m'expliquer ce que cela signifie. Tu vas me tirer de l'inquiétude qui m'étouffe. Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit, Lolotte, en songeant à toi. Si je n'en ai rien dit à Marcienne, c'est que je ne voulais pas lui faire partager mon angoisse. D'ailleurs, si tu as un secret, je te promets de le garder même à son égard. Tu peux tout me dire, à moi. Je suis plus que ton frère aîné. J'ai été, depuis que tu es au monde, ton père, ta mère, ton guide… Ce qu'on ne dit pas à son mari, on le dit à sa mère, à son confesseur… Je suis tout cela pour toi. Je suis tout ce qui peut te conseiller, t'appuyer, t'aider, te comprendre… Dis-moi ce qui te trouble, te transforme ainsi depuis quelque temps. Est-ce un danger?… un regret?… une faute?… Aie confiance. Parle à ton vieux frère, ma chérie… Tu me fais peur… Oui, tu m'as fait peur, hier au soir. »
Ce discours, commencé avec une fermeté un peu âpre, et qui se terminait en tendresse, fut interrompu quelquefois par l'espoir d'une réponse. Comme Charlotte se taisait, M. de Sélys alla jusqu'au bout.