— Vraiment?… Je croyais que vous ne pourriez pas vous quitter.
— Nous le pensions aussi, » reprit Philippe. « Mais les circonstances ont changé. Tu invoques, pour briser notre amour, tes ennuis de famille. Moi, je ne t'ai jamais parlé des miens. J'en ai aussi pourtant, et de graves. Ma mère se doute qu'il y a une femme dans ma vie. Mon caractère, mes habitudes, se sont modifiés trop profondément pour qu'elle ne s'en soit pas aperçue. Avec cette antipathie de toutes les mères pour une liaison sérieuse de leur fils, elle en est arrivée à souhaiter mon départ de Paris. Nos amis assurent que si je veux parvenir à la haute situation diplomatique de mon père, il n'est que temps pour moi d'entrer dans la carrière active. Son ambition s'est éveillée avec ses inquiétudes. Elle a même fait des démarches. Ces démarches ont abouti.
— Ainsi, » dit Marcienne après un silence, « ton avenir est en jeu?
— Oh! mon avenir… »
Il prenait peur devant la sombre décision des beaux yeux dont il aimait tant les ombres glauques de vague mouvante. Il avait parlé dans l'exaspération où elle le jetait avec ses idées insensées de séparation, de sacrifice. N'était-elle pas capable de se hausser à quelque coup de tête, soutenue par cet orgueil dont il l'accusait, qu'il imaginait formidable, et par ses chimères de dévouement? Mais quand elle se trouverait en face d'un projet déterminé, réalisable, d'un adieu qui les séparerait à toujours, — car, pour lui, un pied dans la carrière, c'était l'engrenage des situations de plus en plus élevées et la fatalité du mariage prochain, — quand elle envisagerait cela, Marcienne reculerait, l'envelopperait de ses bras, le retiendrait contre son cœur.
Philippe avait donc commis cette bravade, et maintenant il s'en repentait, parce qu'il s'apercevait trop tard qu'il lui suggérait une raison héroïque de plus, mettant en cause son propre intérêt, auquel lui-même n'avait pas un instant songé.
— « Mon avenir, Marcienne aimée, il est ici, près de toi, dans la douceur de notre amour… »
La séparation entrevue les désarmait tous deux. Ils se rapprochèrent. Et le silence qui suivit, leur frissonnante façon de se blottir l'un contre l'autre, tout à coup, sans qu'un accord de pensée eût dénoué le débat, ces involontaires symptômes leur démontrèrent l'œuvre affreuse à laquelle ils venaient de travailler.
Était-ce possible?… Se dire adieu!… Est-ce qu'ils avaient supposé cela?… Était-ce de cet arrachement abominable qu'ils avaient parlé? Leurs lèvres en tremblaient encore, — leurs imprudentes lèvres qui, en formulant ce que leurs cœurs n'osaient prévoir, prêtaient déjà une apparence d'accomplissement à leur destin.
— « Marcienne, écoute… Nous sommes deux grands fous… Qu'est-ce que nous faisons là à nous torturer? Je t'aime… Et je sais bien que, toi aussi, tu m'aimes… Ah! tu m'aimes… Tiens, je le sens… Tu frémis tout entière dès que je te touche. Mais regarde-moi donc! Est-ce que tu pourrais cesser d'être mienne?… N'es-tu plus ma maîtresse?… Ote-toi de mes bras, des bras de ton amant, si tu en as le courage… »