Il murmure tout cela… puis d'autres mots plus troublants, — leurs mots, à eux, leur brûlant vocabulaire de caresse ; — il les murmure contre son oreille, sa joue, sa bouche… Leurs yeux se rencontrent, se pénètrent à d'infinies profondeurs, éternisent la communion de leurs regards.
Ah! comme ils auront été amants par les yeux! Comme ils auront souvent, et jusqu'au vertige, goûté cette prise de possession ineffable, où la sensualité s'aiguise par le contact passionné des âmes!
Leurs yeux!… Marcienne et Philippe les ont également beaux, d'une magie extraordinaire d'expression, dans une mobile intensité de reflets et de nuances. Tous les frissons de leur pensée et de leur chair y passent en ondes subtiles. Et la splendeur de franchise avec laquelle ces deux êtres se sont donnés l'un à l'autre alimente la soif délicieuse de leurs prunelles, qui ne sont jamais craintives de s'attirer ni lasses de se confondre.
Comme ils auront été amants par les yeux!… Ah! la vie peut dénouer l'étreinte de leurs corps, les malentendus creuser des gouffres entre leurs âmes… Jamais il n'oubliera, lui, la suavité des chers astres d'amour, couleur de mer et de ciel, qui l'ont ébloui de leur tendresse et qui mouraient sous ses baisers… Et elle, jamais elle ne cessera d'évoquer les iris d'or cerclés de noir, qui se rouillaient si étrangement dans la volupté, comme un métal mordu par une fumée trop ardente.
— « Philippe… Mon bien-aimé!… Mon bien-aimé!… »
Le doux cri jaillit éperdument. Quelle étreinte de passion angoissée!… Oh! cet être chéri qu'elle serre contre son sein, ce buste souple où palpite l'adorable cœur, ces bras de caresse autour de ses épaules, la tête virile et fine… Lui, c'est lui!… Elle le retient, elle l'embrasse, elle le presse… Et, malgré l'enlacement farouche, elle croit déjà sentir les mains voleuses de la Destinée qui viennent le lui prendre, qui l'écartent d'elle et qui le lui arrachent!
Philippe s'enivre de ce délire, dont il ne perçoit pas la tristesse. Il rugit de triomphe. Il a retrouvé l'amante. Elle ne se refuse plus, elle subit la contrainte victorieuse des baisers. La voici gémissante d'extase, affolée, à sa discrétion. Sur ce beau corps qui vibre, il fait voltiger les ailes frissonnantes de toutes les délices. Il boit au calice des lèvres les sanglots de reconnaissance, le doux souffle haletant. Tous deux goûtent de nouveau les immobiles minutes, où, perdus l'un dans l'autre, ils se contemplent, écrasés de joie, suspendant, sur la limite de l'extrême bonheur, l'essor déchaîné de leurs sensations. Puis enfin ils s'appartiennent dans une fulgurance d'éclair, soulevés ensemble jusqu'au ciel par la prodigieuse force qui éternise les mondes.
— « Tu vois bien, » dit Philippe après un long silence, « tu vois bien que rien ne peut prévaloir contre notre amour. Il est à part de tout, au-dessus de tout. Ah! comme je t'aime pour lui avoir immolé jusqu'à ton inquiétude et à ton chagrin! J'étais jaloux même de ce qui te faisait souffrir, ma chérie. J'aurais eu de la peine à te pardonner ta douleur si tu lui avais donné un peu trop de toi, de ce toi qui est à moi. »
L'âme de Marcienne cueille cet aveu d'égoïsme comme une fleur violente exhalant tous les parfums et tous les poisons de l'amour. Cette cruauté de passion, c'est la passion même.
Peut-elle souhaiter sincèrement que le désir de Philippe abdique parce que, là-bas, dans la chambre douloureuse dont le souvenir la hante, quelqu'un se meurt, quelqu'un qui, pour lui, n'est qu'une passante de la vie, une silhouette indifférente dans l'immense foule humaine?