Ah! l'effort est intolérable… Ils vacillent… se troublent… Mais, tout à coup, dans l'âme de Philippe, un obscur tourbillon se déchaîne. L'ombre ternit le métal fin des iris d'or, où bientôt s'aiguise un déchirant éclair.

Le jeune homme étend les mains, comme pour contenir l'élan de tendresse désespérée qui va jeter Marcienne sur sa poitrine.

— « Tu as juré de te reprendre à moi. Et… sans doute… n'est-ce pas?… tu as juré aussi de rendre ton cœur et ta chair à un autre… On t'a demandé ce serment-là… Tu l'as prononcé… avoue-le donc! Tu te consacreras désormais au bonheur de ton mari!… »

Marcienne se tait… Elle ne pleure même plus. Elle souffre au delà des larmes… Debout, le corps et la face rigides, elle a seulement, au bout de ses bras tombés, un léger mouvement de crispation des doigts. Et l'indicible reproche de son regard continue à se fixer sur Philippe.

Il ne le voit pas, ce reproche, ou il ne veut pas le comprendre. Pourquoi épargnerait-il celle qui a trouvé la force de le rejeter?

Elle a voulu cette souffrance. Et, ce qui est pire, elle a voulu la sienne, à lui. Si elle avait eu plus d'amour que d'orgueil, elle se serait humiliée jusqu'au mensonge envers Charlotte vivante, et elle se damnerait moralement jusqu'au parjure envers la morte. Mais non!… Elle veut planer à la hauteur de son devoir accompli, s'applaudir sur la délicatesse de ses scrupules, voir osciller à sa main la palme du martyre.

D'ailleurs… N'est-ce que cela? Peut-être a-t-elle usé, a-t-elle brûlé déjà, aux flammes de son imagination, le charme du rêve qui l'attachait à lui. Peut-être a-t-elle besoin d'autre chose, fût-ce des affres de leur commune douleur, pour vivre toute l'intensité de sa vie. Peut-être même — suggestion plus âcre que toutes les autres — a-t-elle puisé dans la fraîcheur d'un trop jeune amour, dans la candeur d'une passion qui ne veut s'alimenter que d'elle-même, une recrudescence d'admiration pour l'homme d'intelligence, d'autorité, de prestige, dont elle porte le nom, — pour cet Édouard de Sélys, dont la vieillesse éclatante a, plus que ses vingt-huit ans à lui, ses vingt-huit ans infructueux, des séductions conformes à la fierté d'une telle femme.

Voilà ce que Philippe se dit. Voilà ce qu'il jette, par phrases déchiquetées et bouillonnantes comme des lames fouettées du vent, à cette muette suppliciée, qui chancelle d'horreur, malgré le raidissement de tout son corps, malgré l'agrippement convulsif de ses doigts, crispés dans le vide, sur un support imaginaire.

A la fin, elle ne peut plus l'entendre. Elle ne peut plus supporter cela. Mais que dirait-elle?… C'est dans l'écartèlement de leur amour qu'est le malentendu. Si Philippe s'emporte jusqu'à la plus atroce injustice, ne sent-elle pas, de son côté, qu'elle ne lui pardonnerait pas s'il se résignait à la séparation? Ils s'aiment trop pour se quitter sans se haïr. En la fureur de sa propre torture, Marcienne craint de puiser des paroles plus dévastatrices que celles de son amant. Elle se tait dans l'héroïque espoir de sauver quelque lambeau de leur tendresse. Pourtant son courage est à bout. Des lueurs de folie passent dans ses larges prunelles immobiles. Une tentation de mort va la jeter, le front en avant, contre un angle de muraille…

Mais elle se reprend par un sursaut de volonté. Une vision soudaine lui montre la maison de deuil d'où elle s'est échappée, où l'effarement des cœurs la cherche, — car c'est elle qui les soutient et les raffermit. Que fait-elle ici, malheureuse, à souffrir sa propre douleur, sa coupable et vaine douleur?… Ah! elle y songera demain quand elle aura fermé les pauvres yeux qui, près de s'éteindre, guettent la porte par où elle va revenir… Oui, elle aura le temps de pleurer ses propres larmes… Que d'années… que d'années pour les répandre!… Que de jours qui ne les tariront pas!…