Pourtant, ce n’était plus la ressemblance extraordinaire d’autrefois. Toutes deux avaient dépassé l’impersonnalité de l’extrême jeunesse. La vie, en pétrissant leurs cœurs, avait aussi mis son empreinte différente sur leurs traits.
Bertrande suivait Micheline du regard.
Ce qu’elle voulait apprendre à M. de Valcor, c’étaient les menaces lancées contre lui si furieusement par Escaldas. C’étaient les projets que le Bolivien avait indiqués, lorsque, dans sa colère de voir Gairlance se réconcilier avec elle, il avait parlé sans mesure. Surtout, elle tenait à prévenir le marquis que ses adversaires semblaient être sur la trace de l’homme mystérieux, par l’intermédiaire duquel était parvenue au Parquet la fameuse lettre, pivot du procès. Cet homme, Escaldas se faisait fort de le retrouver, et, suivant le cas, de l’acheter ou de le livrer à la justice. C’était de la plus haute importance pour M. de Valcor d’être informé que ses ennemis relevaient cette piste.
Depuis plusieurs jours, Bertrande vivait dans la fièvre, ne pouvant se résoudre à garder par devers elle un secret d’où dépendait peut-être le salut de cet homme,—de cet homme à qui l’attachaient des liens de gratitude s’il était innocent, des liens de chair et de sang, s’il était coupable,—mais toutefois trop loyale envers Gilbert pour rentrer de nouveau en rapport direct avec le marquis. A son amant, elle avait juré de ne pas revoir M. de Valcor. Elle savait trop qu’en le revoyant elle traverserait à nouveau les cercles infernaux de tous les doutes, le conflit le plus affreux de sentiments. Puis, par une si équivoque démarche, elle risquait de perdre complètement le triste amour dont la moindre parcelle suffisait encore à lui faire accepter la vie, l’empêchait d’en finir, comme à l’heure funeste où elle s’était précipitée sous l’automobile avec son enfant dans les bras.
Et maintenant elle regardait Micheline qui déjà tournait l’allée, non pas dans la direction du caveau des Valcor, mais vers la sortie.
Micheline partait. Elle venait de déposer sur une tombe inconnue,—pour y avoir lu l’inscription «A ma mère,»—le bouquet de violettes qu’elle apportait à la sienne. Elle n’irait pas prier et se recueillir aujourd’hui. Elle ne le pourrait pas. Elle fuyait. Bertrande perdait sans doute pour jamais l’occasion de lui parler.
Or, maintenant, des choses palpitaient au cœur de la pauvre fille, qui n’étaient pas seulement des velléités de dévouement. Des choses tumultueuses et suffocantes, soulevées par le mépris de celle qui s’en allait là-bas, raidie d’orgueil, sous l’élégance onduleuse des étoffes noires balayant le sol, vers le faste de son équipage armorié.
—«Si je voulais!...» murmura-t-elle, tandis qu’une flamme s’allumait dans ses yeux clairs, «Si je voulais!...»
Elle songea,—oh! comme elle y avait songé depuis quelques jours!—à ce que lui avait dit Gilbert: «Ta grand’mère Mathurine sait bien que cet homme est son fils Bertrand. Elle a décrit les mêmes signes que j’ai remarqués sur son bras, le jour du duel.»
—«Si je voulais!...» répéta la dédaignée, celle qu’attendait un enfant sans père, dans un logis sans feu, presque sans pain.