Tout à coup, elle se mit à marcher très vite, courant presque. Ses pas agiles eurent bientôt rattrapé l’orgueilleuse lenteur de la silhouette en deuil.
—«Micheline de Valcor!»
Il y avait un ordre dans ce nom ainsi jeté, un ordre si net, si pressant, que, de surprise, celle qu’on appelait s’arrêta.
—«Ecoutez... Je n’ai qu’un mot à vous dire. Votre mépris, je ne veux pas l’accepter. J’ai le droit de vous le renfoncer jusqu’à l’âme. J’ai ce droit-là. Peut-être en ai-je d’autres. Mais c’est le seul dont je veuille user. Je vais vous apprendre pourquoi vous ne devez pas me mépriser, Micheline de Valcor.»
Stupéfaite, la fille altière et charmante de la marquise Laurence ouvrait ses grands yeux foncés dans une figure pâlie. D’où venait une pareille arrogance chez celle que la honte et le respect auraient dû courber? D’où venait surtout la vibration de sincérité dans ses étranges paroles? Presque malgré elle, Micheline écouta:
—«Un mystère nous rapproche plus étroitement que vous ne croyez,» disait Bertrande. «Le même sang coule dans nos veines. Quelle en est la source? Vous le saurez un jour ou l’autre. Les ennemis du marquis de Valcor disent-ils vrai en affirmant qu’il est le fils de Mathurine Gaël et mon propre père? Ou bien veulent-ils exploiter à leur profit un autre secret qui existerait entre nos deux familles?... Je l’ignore. Mais quelqu’un connaît la vérité... quelqu’un qu’on a voulu tenter par tous les appâts qui entraînent les cœurs: par le sentiment maternel, par l’orgueil, par l’intérêt... Et qui résiste, et qui garde le silence, parce qu’une parole de sa bouche ferait tomber la foudre sur votre maison.
—«Qui donc?» demanda Micheline avec des lèvres blanches.
—«Ma grand’mère.
—La vieille Mathurine!...
—Appelez-la donc aussi «grand’mère», mademoiselle de Valcor. Cela vaudra mieux que de me faire dire «monsieur le marquis». Et bénissez-la de vous préférer, vous, l’innocente, à moi, la pécheresse, parce que votre sécurité repose sur l’injustice qui m’est faite. En se taisant, elle vous maintient sur le sommet et me laisse dans l’abîme...