—Vous divaguez!» s’écria Micheline. «C’est pour me raconter une pareille fable que vous m’attendiez dans ce cimetière!
—Non. Je vous attendais pour faire transmettre à votre père—qui peut-être est le mien—un avis grâce auquel le marquis de Valcor serait mieux armé contre ceux qui le traquent. Rappelez-vous. Votre fierté m’a refusé le privilège de défendre votre nom. Mais je ne vous ai abordé que pour cela.
—C’est vrai...» dit rêveusement Micheline.
Elle regardait la jeune Bretonne, dans une stupeur qui lui ôtait toute pensée.
—«Oui... Regardez-moi bien,» fit Bertrande avec un douloureux sourire, «puis, en rentrant, placez-vous devant votre miroir. Vous retrouverez encore cette ressemblance qui nous rendait jadis pareilles à deux sœurs. Elle s’effacera bientôt tout à fait. Le chagrin et la misère achèveront de me défigurer. Mais ne l’oubliez pas, vous, si de nouveau, à ce chagrin, à cette misère, vous étiez tentée d’ajouter votre mépris.
—Je ne vous méprise pas,» dit vivement Mlle de Valcor, bouleversée au point que sa voix s’étranglait. «Je ne vous méprisais pas tout à l’heure. Seulement nos deux chemins m’apparaissaient tellement séparés! Vous affirmez qu’ils se touchent... Comment le croire sans soupçonner mon père?... Ses ennemis vous ont abusée. Mais je vous rends justice. Vous ne profitez pas des pièges qu’ils tendent. Vous avez parlé noblement.»
Comme Bertrande se taisait, Micheline ajouta:
—«Que puis-je pour vous?»
Une âcre saveur de revanche monta aux lèvres de la déshéritée. Déjà elle avait, du fond de son humiliation, surgi au-dessus du dédain dont on l’écrasait. Elle avait, suivant ses propres paroles, renfoncé le mépris jusqu’à l’âme aveugle qui prétendait l’en accabler. Cela ne lui suffit pas. Elle voulait bien laisser celle-ci jouir d’un destin usurpé. Mais elle ne résista pas au désir de faire passer dans la chair délicate de cette belle Micheline, vertueuse et riche, le frisson du crime paternel.
—«Ce que vous pouvez pour moi?» répéta-t-elle. «Mais, la seule chose que je sollicitais de votre part. Transmettre un avis à votre père. Recommandez-lui de rester bien d’accord avec l’assassin du vieux Pabro, avec l’homme de la lettre. Par cet individu, Escaldas espère encore le perdre.»