—«Madame, je suppose que c’est un grand chagrin qui vous pousse au couvent. Pardonnez-moi ce que je vais vous dire. J’ai connu la paix du cloître. Et ensuite j’ai traversé des épreuves terribles. Eh bien, je ne donnerais pas un de mes jours de douleur pour des années de cette paix qui ressemble à celle de la mort. Cela dépend des natures. Il y a des vivants qui ne sont pas faits pour vivre. Mais ne vous trompez-vous pas sur vous-même? A la façon dont vous regardez mon enfant, il me semble que vos bras ne sont pas destinés à se croiser toujours sur une robe de bure, ni vos lèvres à presser uniquement l’ivoire d’un crucifix.
—Taisez-vous!» s’écria Françoise, qui tremblait violemment. «Vous ne savez pas à qui vous parlez! Vous ne vous doutez pas de ce que vous dites!
—Je vous demande pardon,» balbutia Bertrande.
—«Voilà ce que je venais vous demander,» fit Mlle de Plesguen, changeant de ton et ouvrant le petit paquet dont elle s’était munie. «Je possède quelques vieilles dentelles de famille. Or, mon intention d’entrer au couvent est tellement arrêtée, que je veux précisément faire réparer ces dentelles pour qu’elles m’y suivent. Je compte en orner la chapelle, en faire présent à la communauté. Ainsi je ne m’en séparerai pas. En même temps, j’augmenterai de cette donation le peu que j’apporterai comme valeur pécuniaire, car ma famille est ruinée. Ces morceaux ne sont que des échantillons. Voyez si vous pouvez les remettre en état. Je vous confierai tout le reste, au cas où vous exécuterez bien ce travail.»
Bertrande se mit en devoir d’examiner les dentelles. Mais le petit Claude, las d’être sage, menaçait de ne pas lui en laisser le loisir. Il avait jeté loin de lui les bibelots d’argent composant la châtelaine de la jeune dame, et qui avaient cessé de faire son bonheur. Maintenant, il se traînait à quatre pattes, ou plutôt à trois,—car, ne sachant pas encore se soutenir sur ses petits membres, il avait imaginé un moyen comique de locomotion, rampant sur ses menottes et sur un genou, tandis qu’il tirait derrière lui son autre jambe, dont il ne trouvait pas l’usage. Cheminant de la sorte, il était arrivé près de sa mère, et commençait à la tracasser, riant et pleurant à la fois, pour qu’elle le prît sur ses genoux.
Quelque chose, à ce moment-là, fondit dans le cœur de Françoise. Une irrésistible douceur l’envahit. Ses bras, que Bertrande ne croyait pas faits seulement pour les manches de bure, s’ouvrirent dans une envie éperdue d’étreindre l’enfant de Gilbert. Ses lèvres, que le baiser de l’ivoire n’avait pas encore glacées, brûlèrent de caresser ce front d’ange. Elle s’inclina.
—«Laisse maman tranquille, mon mignon, viens avec moi.»
Elle le saisit, le souleva, l’emporta, avec des mines pour le faire rire, s’assit et le balança, lui chantonna une chanson. Et le petit, point sauvage, fou de jeu et de câlineries, fit bientôt entendre des gazouillis apprivoisés, puis de grands éclats de plaisir.
Pendant ce temps, l’ouvrière étalait sur sa table les morceaux de dentelle et les retournait minutieusement, pour se rendre compte du point.