Deux de ces pirogues s’avançaient sur la route aquatique vers une pauvre agglomération de huttes.
Quelques-unes de ces huttes s’élevaient au-dessus de la rivière même, soutenues par des pilotis. D’autres étaient construites sur la terre ferme dans une espèce de clairière. Un étroit espace libre, figurant la place publique de ce qui figurait si médiocrement un village, se découvrait au centre.
Dans cet espace, des Indiens à peau cuivrée, à physionomie laide et douce, à peine vêtus de pagnes faits avec la souple écorce d’un de leurs arbres, se livraient à une occupation qui, pour des yeux européens, pouvait paraître singulière.
Debout en cercle autour d’une sorte de bûcher qui flambait à l’air libre, ils tenaient chacun une canne terminée en spatule. Par gestes automatiques, chaque Indien plongeait cette spatule dans un baquet, formé d’un tronc creux, et la retirait, chargée d’un suc blanchâtre, à demi liquide, laiteux et lourd. Vivement il tendait son espèce de longue cuiller dans la fumée du bûcher, et la faisait tourner entre ses mains d’une rotation rapide. Dans ce mouvement, le suc s’arrondissait en petite masse au bout de la canne et se solidifiait en même temps sous l’influence de la chaleur. L’Indien trempait de nouveau dans la cuve ce rudiment de boule, auquel s’attachait une nouvelle couche de suc. Le bâton pivotait encore une fois rapidement au-dessus de la flamme. La petite masse blanchâtre grossissait, accentuant sa forme ronde. Et, quand l’opération s’était répétée un grand nombre de fois, une sphère, double au moins d’une tête d’homme, commençait à faire plier la canne de son poids. Le travailleur, alors, arrachait, non sans peine, de cette masse solidifiée, l’espèce de cuiller en bois à long manche, mettait de côté la boule ainsi obtenue. Puis, il recommençait, tant qu’il restait du suc dans la cuve.
Pour les deux Français, un homme et une femme, qui, assis dans la première des deux pirogues, observaient de plus en plus près cette manœuvre, elle n’avait rien d’incompréhensible ni de mystérieux. Depuis plusieurs semaines qu’ils parcouraient ces régions à la recherche d’Hervé de Ferneuse, le Père Eudoxe et la comtesse Gaétane avaient eu le loisir d’en connaître les mœurs primitives. Ils savaient que l’épais liquide blanchâtre dont s’emplissaient les cuveaux était une matière devenue indispensable à l’industrie moderne, et dont la source naturelle jaillissait ici, abondante, inépuisable en apparence, des sèves éternelles de cette forêt puissante et infinie. C’était le latex, le caoutchouc frais, tel qu’il coule des veines de l’arbre qu’on appelle là-bas le serynga. Et ces Indiens étaient des seryngueiros.
Ils se glissaient de toutes parts dans les fourrés, avec l’agilité des singes qui y habitent, pour récolter le suc précieux. Puis ils le rapportaient au village, en formaient ces boules durcies, que leurs pirogues portaient ensuite vers Manaos. A travers plusieurs intermédiaires, elles arrivaient enfin dans cette ville, le plus grand marché de caoutchouc de l’Amérique du Sud.
Mme de Ferneuse et son compagnon savaient aussi que cette façon barbare d’exploiter le caoutchouc est encore la seule qui se pratique, sauf dans la Valcorie, ce domaine particulier, grand comme un petit État. Là, le génie du fondateur avait substitué la récolte méthodique du latex au saccage des arbres, et l’action des machines, pour sa solidification, à la longue spatule rudimentaire, au feu de bois et à la naïve gymnastique de l’Indien.
Mais ni la comtesse ni le Père octavien ne se souciaient des perfectionnements industriels mis en œuvre par les directeurs et les ingénieurs de Renaud de Valcor. S’ils n’avaient pu éviter de voyager sur ses terres, c’est que ces terres immenses, mal délimitées, contenaient les seules routes ouvertes récemment dans la compacte solitude forestière, et les cours d’eau rendus navigables pour y pénétrer plus facilement. La Valcorie n’était pas une enceinte close par des barrières. C’était un morceau de la Selve, un morceau qui s’étendait sans cesse avec les travaux civilisateurs de son propriétaire, avec la puissance et la vigilance de son armée d’intendants. Mais, du moins, les deux compagnons de route s’étaient-ils gardé d’entrer dans Renaudios, l’établissement central, véritable petite cité, chef-lieu de la colonie. Ce n’est pas là qu’ils trouveraient Hervé.
Dès leur arrivée dans l’Amérique du Sud, ils avaient sans peine suivi la trace du jeune homme. Accomplissant la même route que lui, de Buenos-Ayres à la Paz, ils rencontraient partout des gens ayant accueilli ou escorté le joli Français doré, l’El-dorado, comme on l’avait surnommé plaisamment, à cause de sa charmante coiffure, un peu romantique, la grosse mèche blonde retroussée sur le front. Ce surnom d’El-dorado changeait là de sens, dans ce pays où il désigna le maître fabuleux des richesses aurifères, au temps de la conquête espagnole. Les cheveux du jeune comte de Ferneuse, cette toison tassée sur le crâne en courtes ondes dorées, frappaient ces brunes populations, aidait leur mémoire, sous l’éveil des questions.