—«Non, certes.
—Et toi, mon fils, es-tu responsable de cet amour que tu as laissé grandir dans ton cœur innocemment? Peux-tu l’abolir? As-tu le droit d’infliger la plus cruelle des douleurs à la pure jeune fille qui a mis toute sa confiance et toute sa tendresse en toi? Ne serait-ce pas, non seulement un double crime, mais un crime doublement impossible... Car ni toi ni Micheline n’êtes de ceux qui changent.
—«Ma mère!» s’écria Hervé, tout palpitant de joie. «C’est là votre conviction?
—En douterais-tu?
—Ah!» reprit le jeune homme, «j’ai entendu des voix si redoutables au fond de ma conscience. Une d’elles me criait que je suis le fils de celui dont nous avons trouvé les restes enfouis là-bas dans le désert. Si vous aviez pris cette voix-là, vous aussi, ma mère, qu’aurais-je pu répondre?
—Mon enfant,» prononça Mme de Ferneuse avec une céleste douceur, «nous avons reconnu que tu as un devoir d’amour à remplir. Ne prime-t-il pas le devoir de haine, même si celui-ci s’imposait à ton cœur filial?
—Si vous ne me l’imposez pas,» dit-il, «j’avoue que nulle suggestion supérieure ne m’y pousse. Comme vous, je souhaite que justice se fasse. Mais les tribunaux humains y pourvoiront. Me dresser personnellement en champion contre l’homme de là-bas...» (Hervé souleva la main dans la direction de Valcor), «c’est rendre impossible mon mariage avec sa fille. Et, d’ailleurs, champion de qui?... Les liens qui m’unissent à la victime sont un secret entre vous et Dieu. Je ne puis intervenir ouvertement dans ce drame. Ce serait risquer l’honneur d’une mère que j’adore, pour venger un père que je n’ai pas connu.»
Mme de Ferneuse, à ce mot, sourit mystérieusement. Si tant est qu’on puisse appeler sourire le pli de sa lèvre et le reflet de ses yeux, empreints d’une clairvoyance attendrie et mélancolique. «Un père que je n’ai pas connu...» Elle attendait ce cri, jeté par le cœur passionné, qui craignait, plus qu’il ne pouvait chérir, le fantôme dressé entre sa conscience et son amour. C’était humain, c’était naturel, c’était vrai. Pour venger ce Renaud de Valcor, dont il n’avait précisé l’existence qu’en face d’un squelette, et qu’on lui disait tardivement être celui dont il tenait la vie, Hervé ne pouvait sacrifier son bonheur et celui de la fiancée qu’il adorait. L’eût-il fait si sa mère l’eût exigé? Peut-être. Elle, qui avait aimé comme il aimait, ne le lui demanda pas.
—«Maintenant,» reprit le jeune comte, «par quel moyen accomplirons-nous l’œuvre nécessaire? Car, enfin, il faut que le bandit soit châtié, qu’il disparaisse. Je ne veux épouser Micheline que lorsque l’homme de Valcor sera confondu et qu’il aura rendu gorge. Pas un centime de ses abominables richesses ne souillera la petite main que je prendrai pour toujours dans la mienne.»
Mme de Ferneuse se taisait.