Le sang de Gaétane se glaça. Les légendes qui circulaient dans le pays lui revinrent. Mauricette Gaël avait perdu la raison après avoir rencontré le spectre de son mari. Folie de terreur plutôt que d’amour. C’était une crainte frissonnante qu’éveillait en elle le nom de Bertrand. Quelle scène s’était passée, à la nuit tombante, dans la solitude?... Par quelles menaces, par quel effroyable simulacre, le revenant de chair et d’os avait-il brisé cette mémoire trop fidèle, enténébré d’épouvante ce cœur trop aimant?...

Comme elle venait d’évoquer cette victime,—la plus pitoyable peut-être de toutes celles qu’avait faites l’homme redoutable dont elle déchiffrait l’énigme,—Mme de Ferneuse se rappela que Mauricette Gaël avait une fille. N’était-ce pas celle?... Une exclamation lui échappa:

—«Et Bertrande?... La petite dentellière?... qui ressemble à Micheline comme...

—Comme une sœur,» acheva la voix mâle avec une vibration émue.

—«C’est vrai,» murmura la comtesse, en observant la soudaine angoisse apparue sur cette physionomie, où si peu de chose, pourtant, se lisait, «il y a chez vous un sentiment qu’a laissé presque intact votre infernale ambition: l’amour paternel. Mais je ne m’explique pas que ce sentiment, parlant si haut pour une de vos filles, soit muet pour l’autre.

—Muet?... oh! non. Vous ne savez pas combien Bertrande m’est chère.

—Quel abîme entre elle et Micheline!» s’écria Gaétane. «Et ce sont les deux sœurs, vos deux filles... Et vous prétendez les aimer également!...

—Je n’ai rien prétendu de ce genre,» dit vivement le faux marquis de Valcor. «L’une n’était pas encore au monde, quand, rappelé par mon service sur un bâtiment de l’Etat, j’ai quitté Mauricette, la paysanne, enceinte d’elle. L’autre m’a été donnée par une Servon-Tanis.

—Ah! l’orgueil...» interrompit Gaétane.