Sa petite amie Angèle, la Môme-Cervelas, le supposait parfaitement capable de se mêler à quelque affaire sanglante. Elle fut bien vite sur la voie, et ne douta plus guère, le lendemain. Car, ayant lu dans les journaux qu’Escaldas s’était pendu avec une cordelière bleue, elle avait dit en riant à Arthur:
—«C’est donc pour lui que tu m’as chipé ma cordelière?...» Puis elle ajouta sérieusement: «Le hasard fait que je l’ai justement cherchée tout à l’heure, au fond du placard où je l’avais jetée. Rends-la moi... J’en ai besoin.»
Minute terrible. La pauvre créature avait plaisanté. Mais à la façon dont son tendre ami lui interdit pour l’avenir des plaisanteries de ce genre, sans, d’ailleurs, lui restituer la cordelière, elle eut sa conviction faite.
Il lui donna de l’argent, après l’avoir à moitié assommée. Nouvelle preuve. D’où tenait-il cet or et ces billets de banque?
Il disparut le lendemain. Et cette confirmation de ses conjectures n’était pas nécessaire à la triste fille.
Elle pleura le brutal amant, qu’elle trouvait peut-être, non pas diminué, mais grandi, par le mystère de l’épouvantable. Jamais l’idée ne lui vint de le livrer. Nulle somme d’argent, nulle promesse, nulle tentation, ne l’y eût incitée. Mais quand elle crut comprendre que son «petit homme» l’avait quittée pour une autre, quand elle s’imagina qu’il avait peut-être commis son crime de connivence avec cette Rosalinde,—puisque Escaldas habitait la même maison,—alors son secret lui échappa dans une ivresse de vengeance.
Dès le lendemain, d’ailleurs, elle se contredisait. Sanglotante de regret et de frayeur, elle essayait de rattraper ses révélations. Trop tard! Non seulement on la tenait, mais on tenait l’autre, la Rosalinde. Et les souvenirs de celle-ci, les rapprochements d’heures, de bruits, maintenant éclairés par un soupçon net, loin de disculper le visiteur de la rue Lévis, comme lorsqu’on raisonnait dans la suggestion du suicide, précisaient son rôle—rôle effarant d’ingéniosité froide, d’audacieuse vigueur, de sournoiserie et de férocité.
Mais il s’agissait de retrouver cet homme. Était-il seulement en Europe? Angèle,—la Môme-Cervelas,—assurait que, muni d’argent, il avait dû retourner à Buenos-Ayres, pour y fonder une maison de jeux. C’était un rêve du bandit, en effet. S’il ne l’avait pas réalisé, c’est qu’il s’était dit: «Une fois de l’autre côté de l’Océan, je ne pourrai plus faire chanter le Valcor. Quand on tient en cage un rossignol comme celui-là, ce serait trop bête de se priver de sa musique.»
Le gredin vivait dans une tranquillité parfaite depuis que le suicide d’Escaldas s’était trouvé admis sans conteste. Sûr de la discrétion de sa «môme», il ne prévoyait pas le seul hasard qui pût la faire parler,—une rencontre avec Rosalinde, les vanteries de cette dernière, la certitude s’imposant à Angèle qu’il l’avait quittée pour cette nouvelle conquête.
Justement, ses fonds se trouvant en baisse, il formait le projet de faire un tour à Paris, pour arracher de nouveaux subsides au marquis de Valcor. «En même temps,» songeait-il, «j’irai revoir la môme. Quoique habituée à mes absences, il ne faut pas lui laisser oublier que son Rouquin peut surgir quand elle l’attend le moins, et qu’elle risquerait sa peau à lui jouer des farces.»