C’est à Monte-Carlo, où l’escarpe, singeant l’homme du monde, menait ce qu’il appelait la grande vie et étudiait des martingales au trente-et-quarante, qu’il lut dans les journaux la foudroyante nouvelle. La Môme-Cervelas avait, suivant sa propre expression «mangé le morceau». C’était, pour lui, l’arrestation imminente, la Cour d’assises, la guillotine certaine. Escaldas pendu, Pabro jeté à la mer, cela se tenait,—réuni par le fil formidable de l’Affaire Valcor. Le second crime amènerait la découverte du premier.
Quelle journée pour le misérable!
Les feuilles du matin avaient raconté la scène entre Rosalinde et Angèle, relaté les révélations de cette dernière. Des éditions spéciales parurent deux heures après, qu’on criait autour des hôtels, devant le Casino, et qui déjà donnaient le signalement d’Arthur Sornières, son portrait, sa mensuration d’après le service anthropométrique, où, jadis, il avait passé. On indiquait assez exactement son plus récent itinéraire. Toutes les polices étaient en éveil, toutes les gendarmeries sur pied, toutes les gares, tous les ports en surveillance. Ce n’était point tant le vulgaire assassin que l’on traquait. C’était l’Affaire Valcor qui ressuscitait avec fracas. Rien ne serait épargné maintenant pour donner satisfaction à l’anxiété publique, à l’opinion divisée, exaspérée, haletante.
Sornières se dit:
«Je suis fichu!... Si j’ai une chance sur mille de sortir de France sans être pincé, à quoi cela me servirait-il, ayant boulotté mon argent? Aujourd’hui, Valcor me donnerait ce que je voudrais... La moitié de sa fortune pour me mettre en sûreté... Malheur!... Et il est au bout du monde... En Bretagne, dans ce moment... Je l’ai vu sur les journaux. Tant pis!... je joue ma tête, mais je ne perdrai pas cette aubaine. On ne peut rien contre lui tant qu’on ne me tiendra pas. Si je parviens jusqu’à lui, je suis sauvé, je suis riche... Car il a des ressources de toutes sortes, le bougre!... Je le verrai, ou j’éternuerai dans le panier de son. Allons-y!... Le coup vaut le risque.»
L’Apache avait un atout dans son jeu: pour faire la fête à Monte-Carlo, il s’était transformé si complètement que cela lui assurait au moins une certaine avance. Se donnant pour un riche Américain du Sud, il avait foncé ses cheveux et sa moustache, et évitait de parler français, n’employant que l’espagnol, dans lequel il s’exprimait avec une aisance parfaite. Grâce à ce rôle—adopté par prudence et plus encore par gloriole,—il se trouvait momentanément en sécurité. Cela ne durerait pas. Déjà son brusque départ allait éveiller les soupçons. Mais enfin, ce fut sous ce personnage qu’il commença son odyssée de Monaco à Brest. Voyage qui dura quatre jours, avec des zigzags, des retours, des haltes cachées de bête qui «se rase», des fuites audacieuses, des ruses de fauve. Durant ce trajet fécond en péripéties, Sornières changea plusieurs fois de costume et de langage.
Un soir, enfin, il aborda au Conquet, dans un bateau de pêche, qu’il avait loué à Douarnenez pour cette courte traversée. Il portait maintenant des favoris roux comme ses cheveux, rendus à leur couleur naturelle, et il faisait usage de l’anglais.
—«C’est un milord excentrique,» avaient dit les sardiniers, quand il demanda, sur le port, lequel d’entre eux, avec son bateau, le conduirait au Conquet, alors que le train ou le service à vapeur l’y transporterait plus vite et plus commodément.
Quand il partit de Douarnenez, il ne remarqua pas, qu’avec le patron et le mousse, il y avait encore, au fond de la barque, à demi caché par des filets, un gars breton, grossier d’aspect et de costume, bestialement endormi. A la hauteur du cap de la Chèvre, comme on tournait la voile, Sornières l’aperçut.