—«Qu’est-ce que cet homme?» fit-il avec un fort accent britannique.

Le patron, négligent, expliqua: son beau-fils, un fils de sa femme, un propre-à-rien qui avait toujours un verre de trop. Au retour, il aurait cuvé son eau-de-vie, et donnerait un coup de main, pour la pêche. Milord excuserait. Le garçon n’était pas gênant.

De fait, quand le rustre parut se réveiller, il souleva une physionomie si ahurie, exhala un tel relent d’alcool, et le patron lui envoya de si solides coups de pied pour lui faire reprendre ses esprits, que le passager ne tint plus compte d’une pareille brute.

Il en aurait tenu compte, s’il avait vu le stupide Breton sauter, peu après lui, sur le quai du petit port, et courir avec une vélocité qui démentait sa prétendue ivresse. C’était un agent de police, qui le filait depuis quelque temps déjà. Il avait fait connaître au patron de la barque les instructions officielles enjoignant à celui-ci de faciliter sa mission. Le marin s’y était conformé, sans même savoir quelle était cette mission, ni l’identité du faux Anglais qu’il prenait à son bord. Maintenant, à cet agent, venaient de se joindre deux autres personnages, qui avaient semblé surgir sous ses pas.

Le télégraphe avait marché, de Douarnenez au Conquet. Sans qu’il en eût le moindre soupçon, Arthur Sornières se trouvait enveloppé comme d’un réseau humain. D’ailleurs, on l’attendait ici. Dès la première heure, un cercle d’observation s’était installé autour de Valcor. Mais le mot d’ordre était d’attendre, au cas où l’assassin paraîtrait dans la région, qu’il fût entré en rapport avec le marquis, et de ne l’arrêter qu’ensuite. Une seule entrevue prouvée suffirait à faire citer Renaud de Valcor comme témoin, et peut-être, suivant la marche de l’instruction, à le retenir comme complice.

Malgré son habileté prodigieuse, celui qu’on appelait toujours «monsieur le marquis» donna dans ce piège. Ou plutôt, ayant suivi tout ce que disaient les journaux depuis cinq jours, et se voyant sous le coup du péril actuel, alors qu’il restait accablé par sa terrible conversation avec Mme de Ferneuse, le lutteur, à bout d’efforts et de désespoir, glissait à un fatalisme résigné.

Malgré le défi jeté à Gaétane, Bertrand Gaël se demandait s’il tenterait de poursuivre encore l’effroyable tâche. A quoi bon, maintenant? Cette femme savait tout et le méprisait... Cette femme, en qui s’était finalement incarné son rêve de passion et d’orgueil. Que lui importait le reste du monde?

Au cours de ce débat intérieur, où fléchissait sa redoutable volonté même, un soir, vers huit heures, on lui apporta un billet. Tout de suite, malgré l’écriture déguisée, l’absence de signature, il sut qui lui adressait l’injonction:

«Au dolmen de Kerg’houât. Je vous attends.»