—«Françoise!» dit-elle.
Un sursaut secoua la frêle forme sombre. Un visage effaré se tourna,—non sans charme, mais d’une jeunesse indécise, d’une jeunesse qui ne sait plus ou qui ne veut plus être jeune. Et deux yeux clairs, aux paupières rougies de larmes, s’élargirent presque avec effroi.
L’autre jeune fille avait écarté son grand voile de crêpe. Elle montrait une figure admirable, aux lignes pures, d’une blancheur un peu anormale peut-être, mais qui, sans doute, venait de se décolorer dans l’émoi. Des prunelles sombres, noyées, pleines d’une ardeur triste, étoilaient de splendeur et de mystère ses traits charmants.
—«Françoise, qu’est-ce que tu fais ici?... Devant la tombe de ma mère... Toi qui l’as tuée!...»
Il n’y avait ni emphase, ni violence, ni cruauté agressive, dans l’intonation dont fut formulée ce terrible reproche. La prostration désespérée de la coupable ne laissait guère de champ à l’indignation. Une seconde phrase, aussitôt, l’attesta:
—«Si je t’avais trouvée devant cette tombe dans une autre posture qu’à genoux et en larmes, je t’eusse chassée!
—Un cimetière est à tout le monde,» dit Mlle de Plesguen en se relevant. Et elle ajouta: «Je veux bien m’agenouiller devant elle, qui fut si bonne pour mon enfance, et à qui j’ai fait tant de mal sans le vouloir... Mais non devant toi, Micheline.»
Elles se tenaient face à face, dans le silence blanc du cimetière. Et elles demeurèrent un instant silencieuses elles-mêmes, ayant trop de choses au fond du cœur pour essayer de les dire, et des secrets plus sinistres en leur jeune chair vivante, que ces sépulcres sous leur dalle glacée.
Qu’il était loin le soir de fête où elles avaient dansé le menuet dans une salle illuminée du château de Valcor, toutes deux éblouissantes de grâce et de joie, toutes deux grisées d’un rêve d’amour, l’une pensant à Hervé de Ferneuse, l’autre se croyant aimée par Gilbert de Villingen! Elles s’imaginaient être amies, alors, les deux cousines, grandies côte à côte. Même celle qui jalousait l’autre, en souhaitant quelque revanche de l’avenir, aurait reculé d’horreur si elle avait pu prévoir à quelle œuvre sombre l’entraîneraient les complicités du destin.
—«Il serait inutile, en effet,» prononça Micheline, «de t’humilier jusqu’à me demander pardon, car je ne te pardonnerai jamais. Retire-toi maintenant. Nous n’avons rien à nous dire.»