«J’ai pensé que si vous étiez ce bon ange, mon infortunée Bertrande pourrait encore être sauvée.

«Au moment où la douleur ouvre votre âme, j’ai cru que cette prière y pourrait pénétrer. Je vous l’adresse, Mademoiselle Micheline, en vous envoyant la bénédiction de mes vieilles mains, bien faibles, bien humbles, mais qui pourtant peuvent écarter de vous la tempête en se croisant sur votre front.

«Mathurine Gaël.»

Mlle de Valcor relut plusieurs fois ces lignes. Quelque chose de solennel et de bizarre s’en dégageait. Elle s’étonnait de leur fierté. Malgré les prérogatives d’un grand âge, cette femme de condition infime, et qui l’implorait, aurait pu lui exprimer du respect, tout au moins du dévouement.

La hautaine fille du marquis était accoutumée à des égards, que la bassesse et l’intérêt poussaient souvent jusqu’à la servilité. Et c’était fait pour la surprendre, la prétention de cette paysanne, qui assurait la préserver d’une fatalité quelconque, en la bénissant, elle, Micheline de Valcor. Sans doute la pauvre aïeule se faisait quelque illusion sur le prestige des cheveux blancs.

Un sourire dédaigneux flotta sur les belles lèvres de la jeune fille. Malgré sa généreuse nature, la prière qu’on lui adressait n’était pas de celles qui pouvaient l’attendrir, ni par son objet, ni par sa forme, qu’elle jugeait emphatique et ambiguë.

Cependant, l’impression s’ajoutait à celle du cimetière, s’y enchaînait même par une déconcertante coïncidence. Le cœur de Micheline se serrait, oppressé d’un malaise qu’elle n’aurait pu définir.

«Je voudrais que mon père rentrât,» se dit-elle. Et, comme sept heures sonnaient: «Pourvu qu’il n’y ait pas séance de nuit!»

Cette exclamation mentale venait à peine de lui échapper, qu’elle crut entendre se refermer la porte cochère. Elle s’approcha d’une fenêtre, et vit tourner dans la cour les deux lumières électriques de l’automobile.

Un «ah!» soulagé jaillit de sa gorge. Renaud de Valcor était de retour à la maison.