VI

UNE NUIT D’HIVER

Dans son empressement à rencontrer son père, à voir sa figure énergique, à dissiper auprès de lui les vagues inquiétudes dont elle sentait l’étreinte, Micheline gagna le cabinet de M. de Valcor sans faire prévenir celui-ci. S’il n’y était pas encore, il y viendrait en quittant sa chambre, après avoir changé de vêtements. A cette heure-ci, au moment où allait sonner le dîner, elle ne le dérangerait pas. C’est pourquoi elle négligea de lui faire demander, comme d’habitude, s’il était seul et si elle pouvait entrer chez lui. Au lieu de passer par le palier, elle traversa la bibliothèque et le fumoir, puis ouvrit une porte intérieure donnant sur le cabinet du marquis.

Un son de voix la cloua derrière une portière qu’elle allait écarter. Son père disait:

—«Ne vous ai-je pas défendu de mettre les pieds ici? A quoi cela vous avance-t-il? Vous y risquez autant que moi.»

Dans l’état d’âme où était Micheline, ces paroles lui causèrent un choc pénible. A tout autre moment, elle n’y eût prêté aucune attention. Tant de gens gravitaient autour du puissant maître de la Valcorie lointaine, du député de fraîche date, déjà influent! Il maniait tant d’âmes et tant d’intérêts! Il avait à parler tant de langages, depuis les courtoises formules de la diplomatie jusqu’au rude jargon des affaires. Le sens d’un mot, d’une phrase détachée, pouvait se rapporter à tant de complications incompréhensibles pour une jeune fille! Mais, depuis l’après-midi, Micheline se sentait comme enveloppée d’équivoques. Et voici que le mauvais sortilège continuait d’opérer. L’intonation de son père lui parut aussi étrange que les paroles. Frissonnante, elle fit ce que, de sa vie, elle n’avait fait. Elle inclina un peu la tête jusqu’à l’écartement du rideau, et regarda sans se montrer.

L’homme qu’elle aperçut, face à face avec le marquis de Valcor, lui fit peur.