Pour la seconde fois de la journée, Micheline entendait ce raisonnement. Son amour pour l’absent compromettait son père. Qu’elle était douloureuse et mystérieuse, en effet, cette absence! Où était-il? que faisait-il, celui à qui elle avait donné sa vie? Est-ce qu’on finirait par la faire douter de ce cœur si sûr, et des serments prononcés sur la falaise, après l’escalade hardie, où le jeune homme lui apparaissait toujours, suspendu au roc ainsi qu’un oiseau sauvage, la bouche et les yeux pleins de cris sublimes, dont s’emplissait l’immensité du ciel et de la mer? La vision passa en elle, avec un souffle d’Océan. Sa gorge haleta. Puis elle entendit son cousin qui lui disait:
—«Ah! Micheline... Vous quitter, si j’avais eu le bonheur d’être votre fiancé. Jamais!... Vous quitter dans l’épreuve... Vous quitter, même si l’univers entier vous avait accablée!... Jamais!... jamais!... vous dis-je. On s’est un moment détourné de mon oncle Valcor, dans ma famille. Ma grand’mère, la duchesse de Servon-Tanis, n’est revenue qu’après la validation par la Chambre. Je me rappelle qu’elle était avec vous, dans la tribune, à la séance qui suivit, quand on acclama votre père. Mais, pendant longtemps, elle s’est demandé qui elle avait introduit dans notre famille. Si vous aviez assisté à ses crises de terreur!... Moi, je défendais mon oncle contre elle. Au fond, cela m’était bien égal. Même abattu par ses ennemis, il m’eût trouvé à son côté. Je ne sais si une affreuse impulsion égoïste ne me portait pas à souhaiter sa ruine. Oui, c’est abominable, n’est-ce pas? Mais ainsi j’eusse été seul à vous défendre, seul à vous sauver, à vous aimer... Je n’aurais pas disparu, moi, au moment du péril, comme Hervé de Ferneuse. Ah! Micheline, qu’est-ce que je dis?... Je ne sais plus... Je suis fou!...»
Le jeune homme s’abattit sur une chaise et couvrit son front de ses mains.
Dans la grande bibliothèque, où tous deux se tenaient, un silence se fit. L’hôtel paisible, au fond de sa cour, à distance de la rue, avec ses murs épais, ses tentures lourdes, enfermait une paix profonde. Paix des chambres soyeuses, emplie de calme lumière ou de nuit fragile, suivant le jeu des boutons électriques,—mais non point paix des âmes. A côté, dans le fumoir, les fauves intérêts s’épiaient, se mesuraient, parmi les sourires et la fumée des cigares, comme des bêtes rivales dans une jungle fleurie. Ici, l’amour broyait aussi ses proies.
Micheline regardait les cheveux châtains, divisés par une raie fine, au-dessus des deux mains longues, presque féminines d’élégance, dans lesquelles Amaury cachait son visage. Elle n’en voulait pas à son cousin. Il lui était trop indifférent. Par loyauté, pour lui éviter des tourments vains, elle lui avait déclaré qu’elle ne s’appartenait plus. Tout ce qu’il avait dit ensuite ne pouvait faire qu’il prît à ses yeux de l’importance. Il ne gardait même plus celle que sa pitié, tout à l’heure, lui donnait. Mais il avait avivé trop de choses en elle. Micheline ne souhaitait que d’être seule pour y penser, à ces choses d’inquiétude, à ces choses de regret, à ces choses de sacrifice et de tendresse.
—«Amaury,» prononça-t-elle, «je ne vous tiendrai pas compte des extravagances que vous venez de débiter. Ni mon père ni monsieur de Ferneuse ne peuvent être atteints par des appréciations que vous dictent la jalousie et le dépit. Mais c’est la dernière fois que vous aurez l’occasion de les énoncer en ma présence. Retirez-vous.»
Il leva un visage blême, des yeux mouillés de larmes.
—«Vous me chassez?
—Je ne vous chasse pas. Je vous prie de me quitter ce soir, et de ne plus chercher à me parler en tête à tête. Vous n’y réussiriez point.»