Cependant la jeune femme n’avait pas abandonné ses projets de mariage; mais elle en parlait comme d’une nécessité douloureuse, comme d’une affaire que les circonstances la forçaient à conclure, et qu’elle reculait pour se séparer le plus tard possible de celui qui seul, à ce qu’elle disait, lui avait fait connaître le véritable amour. Elle entretenait tranquillement son ami de ses nouveaux plans pour l’avenir, lui montrait les lettres qu’elle recevait de son fiancé, lui demandait même des conseils sur certains points délicats. Elle rencontrait de l’opposition du côté de la mère du jeune homme. Celle-ci se conduisit à son égard d’une façon dont Octave admira la prudence.
Cette dame, en effet, avait conçu contre sa future belle-fille la vague prévention qu’Isabelle inspirait souvent à ceux qui ne la regardaient pas à travers le prisme de l’amour. Mais elle se garda bien de contrarier la passion de son fils. Feignant au contraire de l’approuver, elle fit de bonne grâce les démarches nécessaires; puis, peu à peu, elle en vint à lui tenir des raisonnements comme celui-ci:
—Mon ami, vous portez un nom modeste, et cette jeune femme est de famille noble; son grand talent lui rapporte par an le double de vos appointements. Ne craignez-vous pas d’avoir l’air intéressé en recherchant sa main, et ne devriez-vous pas attendre au moins un an ou deux, jusqu’à ce que votre situation vous permît d’entretenir votre femme sur le pied de son existence actuelle, sans pour cela être obligé de compter sur son travail? Ne serez-vous pas humilié que son mariage avec vous l’amoindrisse? Songez qu’elle fréquente une société où vous ne sauriez être admis, et craignez qu’un jour elle ne vous fasse sentir quelque regret de s’être alliée à un petit bourgeois comme vous. La fortune arrangerait les choses; patientez au moins jusqu’à ce que vous puissiez lui offrir le luxe dont elle a le goût.
Simple et doué d’un cœur fier, le jeune homme se sentait singulièrement ébranlé par de tels arguments. Il les rapportait à Isabelle, et, à son tour, il lui demandait d’attendre. Elle, plus fine, voyait bien que la mère, qui travaillait à les séparer, s’aidait du temps tout en cherchant avec obstination des moyens plus décisifs. Avec une naïveté apparente, elle faisait part de ses embarras à Octave.
Elle connaissait bien l’empire qu’elle avait pris sur lui par dix-huit mois de soins qui, fatalement, étaient devenus indispensables. Elle savait que, si tant de peine ne lui avait pas valu d’être aimée, les conversations qu’elle poursuivait avec lui maintenant faisaient tous les jours grandir une passion contre laquelle Octave se débattait en vain. Quel homme—pensait-elle—résisterait au spectacle de ces lettres d’amour, à la pensée de cette nuit de noces qui s’approchait et dont chaque mot réveillait l’image, lorsqu’il s’agissait d’une femme qu’il avait considérée comme sienne pendant si longtemps et à qui l’attachait un charme si réel? D’un autre côté, ne savait-elle pas son ami trop généreux pour la retenir s’il ne lui offrait tous les avantages qu’elle lui aurait sacrifiés? Elle se croyait donc sûre de toucher enfin à son but, après avoir désespéré pendant quelques heures. Car, en face de son attitude, le soir où elle avait risqué sa suprême ressource et annoncé son mariage, elle avait cru tout perdu.
Jusque-là, en effet, cette femme habile n’avait guère commis de fautes. Je la voyais avec regret sur le point de gagner la partie. Et contre un homme de la force d’Octave!... Je n’en revenais pas.
—Voyons, disais-je à mon ami qui me tenait au courant de tout, est-ce que cela ne crève point les yeux? Cette femme trouve des avantages énormes à vous épouser. Quel succès d’orgueil de vaincre un entêté célibataire et un enragé polygame de votre espèce! Sans compter votre nom déjà célèbre, et votre position de fortune qui n’est point à dédaigner. Elle travaille à cela depuis qu’elle vous connaît. Et, comme vous ne paraissiez pas mordre à l’hameçon, elle a intrigué pour se faire demander en mariage par le premier petit nigaud venu, afin de vous mettre sans pudeur le marché à la main. Si elle vous aimait, aurait-elle un instant l’idée d’en épouser un autre? Si vous donnez dans le piège, vous verrez quel intérieur elle vous fera. Rappelez-vous les derniers temps, le piano fermé, les mines froides, les bâillements d’ennui. Elle vous traînera dans le monde et bouleversera vos habitudes. Au fond, elle aime le bruit et le luxe, et ne dissimulera plus ses goûts dès qu’elle aura obtenu ce qu’elle désire.
Mais Octave maintenant la comprenait, l’excusait. N’était-il pas naturel qu’elle souhaitât de se marier? Pouvait-on lui en faire un crime? Ne songeait-il pas lui-même, il y avait quelques mois, à légaliser leur situation? Si elle avait joué la comédie, cette comédie n’était-elle pas délicieuse? N’en avait-il pas égoïstement profité pendant près de deux ans? Ne devait-il pas faire preuve de reconnaissance? Alors même qu’il constaterait dans la conduite d’Isabelle une ombre de calcul, après tout, elle était femme, il fallait lui passer quelque chose. En rencontrerait-il jamais une autre qui supporterait avec tant de douceur ses boutades, ses originalités et ses moments d’humeur, et dont l’esprit répondrait si bien au sien?
J’abrège ce panégyrique. Octave le développait autant pour se convaincre, je crois, que pour me convaincre moi-même. Il hésitait encore; et, voyant le mariage de la jeune femme indéfiniment reculé, il ne se pressait pas de prendre une décision.
Ce fut à ce moment précis que l’éclat se produisit violemment—cet éclat sur lequel j’avais fini par ne plus compter.