L’Inde s’est tout entière empreinte en vos pensées,
Et, comme j’y sais lire, ainsi je l’entrevois;
Sa présente misère et ses splendeurs passées
Me frappent à la fois.

Comme vous, ce que j’aime en elle, triste esclave,
Ce n’est pas sa beauté, qu’un maître viola,
Ni ses villes d’or fin que l’eau du Gange lave,
Que l’Occident vola.

C’est l’idée immortelle, invincible, insondable.
Qui jadis y fleurit, digne d’un tel décor,
Qui, dans le sein muet du désert formidable,
S’épanouit encor.

Idée où la science, en nos sombres contrées,
Sans poétique flamme, arrive pas à pas,
Mais qui brille et se vêt de ses grâces sacrées
Au soleil de là-bas.

C’est l’évolution, l’éternité des choses,
L’Absolu qui se crée, en des efforts constants,
Par les combinaisons et les métamorphoses
Des formes dans le temps.

C’est notre être perdant au tombeau sa substance,
Mais s’immortalisant par tout ce qu’il aima,
Effet qui devient cause après son existence,
Mystérieux Karma[2].

Quoi! ne suffit-il pas à notre ardeur amère,
Au sein du radieux et vivant tourbillon,
De laisser après nous de notre œuvre éphémère
Un éternel sillon?

Quoi! ne suffit-il pas au besoin de justice
Qu’un mot de notre lèvre, aussitôt oublié,
Pour le bien ou le mal à jamais retentisse,
Fécond, multiplié?

A notre lâche cœur, qui cherche un vain salaire,
Que peindraient de plus grand ses vœux intéressés?
Et pour nous arrêter aux heures de colère
N’est-ce donc point assez?

L’Inde le proclama pendant trois mille années;
Notre aride science à peine le pressent.
Ces hautes vérités, vous les vîtes ornées
D’un cadre éblouissant.