Ami, dans un moment de doute et de détresse,
J’écrivis la boutade amère que voici,
Mon âme, où vous lisez, toujours vous intéresse,
Et des grands vers charmeurs vous aimez la caresse:
Sans trop hocher la tête écoutez donc ceci.

Le verbe—notre orgueil—nous égare et nous leurre;
C’est dans un jour maudit qu’il nous fut révélé.
Le cœur n’a pas de mots: il chante ou bien il pleure,
Il vibre pour jamais d’un soupir qui l’effleure.
Hélas! depuis Babel nous avons trop parlé.

Nous avons gravement prononcé des syllabes
Qui troublaient nos cerveaux et signifiaient peu;
En caractères grecs, égyptiens, arabes,
Enfermant l’infini, comme nos astrolabes
En des chiffres crochus enferment le ciel bleu.

Nous avons profané, dans nos langues vulgaires,
Le secret de notre être, inexpressible et doux;
Ce secret que sans doute on a compris naguères,
Lorsque, innocent encor de ses premières guerres,
L’homme sur son champ noir menait ses grands bœufs roux.

Le champ fumait d’amour sous l’aube rose et tendre;
Un désir éperdu de produire gonflait
La lèvre des sillons, et l’on pouvait entendre
Comme un bruit de baisers s’élever et s’étendre
Sur la cime des bois lorsque le vent soufflait.

On sentait palpiter la vie intense et neuve
Dans les veines du sol, les antres et les nids.
Le berger, près de l’onde ou le troupeau s’abreuve,
Songeait à deux jeux clairs plus limpides qu’un fleuve,
Qui le verraient rentrer de ses travaux finis.

Tout germait, tout croissait dans l’aurore dorée,
Tout aimait. Par l’amour triomphant du néant,
La nature venait de saisir la durée:
La génération, formidable et sacrée,
Livrait au couple humain tout l’avenir béant.

Il nous fallait rester, rudes fils de la terre,
Purs, orgueilleux et nus, et soumis aux destins.
De l’univers profond respectant le mystère,
Il nous fallait, plongés dans un silence austère,
Devant l’immensité courber nos fronts hautains.

Mais nous avons parlé... Nos bouches sacrilèges
Ont fait des créateurs, des genèses, des dieux;
Leur souffle a corrompu nos plus beaux privilèges,
Et mêlé d’espoirs faux, d’erreurs, de sortilèges,
Même l’âpre grandeur des éternels adieux.