Notre rôle ici-bas, notre rôle superbe,
N’était-il pas de vivre, et, vivant, d’adorer?...
D’adorer le soleil, la femme et le brin d’herbe,
L’enfant, l’étoile d’or, les lis, le flot, la gerbe,
Les cieux—mais sans jamais pourtant les implorer.
Qu’aurions-nous demandé que la bonne nature
Ne nous eût pas déjà donné de ses deux mains?
Quand nos rêves risquaient l’immortelle aventure,
Nous ont-ils peint là-haut, pour l’extase future,
Quelque chose de mieux que nos bonheurs humains?
Non! Nous devions serrer sur nos chaudes poitrines,
Pendant le jour béni qui nous était prêté,
Nos charnelles amours, fragiles et divines,
Créatrices amours, ou seules nos doctrines,
Malgré l’enfantement, ont mis l’impureté.
Puis nous devions mourir, fermer à la lumière
Si douce des matins nos yeux reconnaissants;
D’un suprême regard, plein de candeur première,
Enveloppant les fils, l’épouse et la chaumière,
Tout ce qui fait nos cœurs joyeux et frémissants.
Quel désir, quelle crainte eût ébranlé nos âmes?
Quel juge ou quel sauveur pouvions-nous invoquer?
Nos devoirs—ceux qu’un ordre universel proclame—
Ont, pour l’esprit subtil et pour les sens de flamme,
Des charmes si puissants qu’on n’y saurait manquer.
La nature n’a pas commis à nos morales
Le pouvoir de hâter son auguste action.
Nos gestes sont les siens. Les ombres sépulcrales
N’ont point de rouge enfer au bas de leurs spirales:
L’œuvre utile avec soi porte sa sanction.
Ce qui doit être fait est bon et simple à faire;
De quoi serions-nous donc alors récompensés?
Et puisque la douleur suit le mal qu’on préfère,
Et qu’elle est pour nous seuls, par-delà cette sphère
Quel courroux frapperait de pauvres insensés?
O superstitions obscures et sanglantes!
Sacrifices hideux fumant au bord des flots,
Longues processions de victimes dolentes,
Chaînes, croix et carcans, et chastetés brûlantes,
Vous avez pour toujours éveillé nos sanglots!
Comment vous effacer jamais de nos mémoires?
Il nous faut remonter tous vos sentiers maudits,
Saigner tous vos tourments, lire tous vos grimoires,
Car vos crosses, vos clefs, vos chasubles de moires,
Cachent encor le seuil de nos vieux paradis.
O nature, nature, oh! dis, tes bras de mère
S’ouvriront-ils encor pour tes fils révoltés?
Nous voulions t’arracher notre vie éphémère;
Mais nous y renonçons... L’épreuve est trop amère,
Et nous tombons, martyrs de nos divinités!