Vous le voyez, mes amis, n'y eût-il dans toute la Comédie que ce seul discours de Cacciaguida qui se rapportât au but du poëte, aucun doute ne pourrait subsister. Dante met dans la bouche de son aïeul ce que que lui dicte sa propre conscience: la résolution de piquer de l'aiguillon d'une vérité acérée «la génération ingrate, insensée et impie» de ses ennemis, qui sont aussi à ses yeux et dans le juste sentiment qu'il nourrit de son sacerdoce, les ennemis du droit et de la liberté, les ennemis de Dieu.
Le sixième ciel, le ciel de Jupiter, où nous montons avec Dante et Béatrice, est le séjour de la justice. Les âmes, les étoiles des princes justes et saints composent ensemble la figure de l'aigle impériale aux ailes éployées. Cette aigle resplendissante, dont les millions de lumières ne forment qu'une lumière et les millions de voix qu'une voix, qui, en parlant, dit, je et moi, quand sa pensée est nous et notre,
Nella voce ed to e Mio
Quand' era nel concetto Noi e' Nostro.
qui n'a qu'un même amour, a paru à quelques interprètes de Dante l'emblème de ce que nous appellerions aujourd'hui la vie collective de l'humanité, de ce qui s'appela longtemps en Europe la république chrétienne, de ce qui prenait alors, dans les esprits synthétiques, le nom de saint empire romain. Dante, on ne saurait trop le redire, n'appartenait pas à ces mystiques moroses qui, dédaigneux des destinées de l'homme sur la terre, ajournaient toute justice, toute paix et toute joie à la vie future. Dante était un chrétien politique qui se préoccupait des destinées sociales de l'homme ici-bas, et qui voulait aussi positivement que nous le voulons aujourd'hui établir la cité et l'État sur les fondements d'une liberté, d'une justice, d'une science et d'une foi tout humaines. À cet égard, le commentateur royal Philaléthès et le commentateur républicain Mazzini sont d'accord. Ils ne diffèrent que dans les mots. Ce que Mazzini appelle «la contemplation prophétique» d'un ordre universel, le roi Jean de Saxe l'appelle «un gibelinisme idéal;» et tous deux déclarent que Dante attribue la réalisation de cet idéal ou de cette prophétie au peuple romain, providentiellement prédestiné au gouvernement du monde.
ÉLIE.
Il me semble que c'est un idéal analogue que poursuit aujourd'hui encore, sous une autre forme, toute une école politique qui revendique pour la nation française l'honneur d'être, depuis la révolution de 89, la nation initiatrice du droit et de la morale politique.
DIOTIME.
Précisément. Le génie de Dante avait clairement pressenti la grande unité, la religion scientifique qui devra régner un jour sur le globe; il avait conçu, dans son vaste génie, tout cet ensemble d'idées que M. Littré appelle l'esprit qui vivifie la société moderne, et dont il donne une définition que Dante assurément n'eût pas désavouée.
VIVIANE.
Laquelle?