«Un affront public, un outrage dont il se vante sans doute en ce moment dans tout Paris. Hier soir, à l'ambassade de Sardaigne, sa soeur, la marquise de R***, qu'il affecte d'aimer pour faire croire qu'il est capable d'aimer quelque chose, était venue s'asseoir auprès de moi; sans nous connaître autrement que de vue nous échangeâmes cependant quelques paroles. Mais tout à coup M. de Marcel, qui était à l'autre bout du salon, fendit la foule, vint droit à sa soeur, et jetant sur moi un regard impudent: «Vous n'êtes pas bien là, Marguerite, dit-il en haussant la voix, ce n'est pas là une place convenable pour vous.» Puis il lui prit le bras et l'emmena dans une autre pièce. Son intention était évidente. Soit qu'il voulût faire comprendre que sa soeur était une trop grande dame pour se commettre avec une bourgeoise, soit que dans son rôle d'homme à bonnes fortunes, il entrât de donner à croire à tous ceux qui nous entouraient qu'il était mon amant et qu'il ne voulait pas voir sa soeur auprès de sa maîtresse, toujours est-il que le coup a porté, et qu'aujourd'hui, si vous ne détournez les propos en donnant le change, je suis la fable de la ville.
«—Je cours lui en demander raison, m'écriai-je.
«—Vous n'y pensez pas, reprit-elle; le comte vous recevra en fumant sa pipe; il vous dira qu'il ne sait à qui vous en avez, vous plaisantera sur l'intérêt que vous prenez à moi, et cette démarche ne servira qu'à me compromettre davantage. Non, non, j'ai pensé à tout, j'ai réfléchi toute la nuit. Il n'y a qu'un moyen, il faut lui rendre au centuple son insolence; il faut l'insulter publiquement, et cela dans la personne de sa soeur. C'est son seul endroit vulnérable; il a l'orgueil de son nom à un point inouï. Allez ce soir au bal de lord C***, vous les y trouverez, elle et lui, sans aucun doute; saisissez un moment où il sera près d'elle, trouvez moyen de lancer quelques mots railleurs sur la marquise; il répondra, cela est certain; une querelle s'engagera naturellement, et je serai doublement vengée.
«Cette combinaison, si habile qu'elle fût, ou peut-être à cause de son habileté, révolta tout ce qu'il y avait en moi d'honnêteté et de délicatesse.—Prenez garde, Éliane, lui dis-je, votre trop juste ressentiment vous emporte. Vous me demandez une chose impossible. Insulter une femme, qui, après tout, n'est aucunement coupable envers vous, ce serait une lâcheté.
«—Ce ne sera point une lâcheté, interrompit Éliane, puisqu'il y aura là un homme pour la défendre. D'ailleurs je la hais, ajouta-t-elle avec un accent qui m'épouvanta.
«—Au nom du ciel, Éliane, songez…
«—Je songe, reprit-elle, que vous êtes bien circonspect.
«Ce mot si blessant fit son effet. Je fus d'une pitoyable faiblesse. Faisant taire ma conscience, et mon honneur, je n'écoutai plus que sa colère; je promis tout ce qu'elle voulut, comptant un peu sur le hasard; mais le hasard qui sert les volontés fortes ne vient jamais en aide aux caractères faibles. La marquise de R…, qui avait eu pendant longtemps une réputation irréprochable, était cette année-là en butte à la malignité du monde. Son mari voyageait depuis près d'une année; on voyait assidûment chez elle un jeune homme fort à la mode; on remarquait qu'elle devenait triste, soucieuse; les plus téméraires dans leur méchanceté faisaient observer que sa taille svelte perdait de sa grâce, qu'elle prenait un embonpoint singulier; le mot de grossesse avait même été prononcé. Ce fut de ces honteux propos que je me souvins lorsque, étant arrivé au bal, la vue de Marcel ranima ma colère et chassa mes derniers scrupules. Je me hâtai d'engager la marquise pour une prochaine valse, et, le moment venu, je vis avec une joie vraiment féroce que son frère l'avait rejointe et qu'il ne pourrait pas ne pas entendre les impertinences que j'allais lui dire. Quand l'orchestre donna le signal je m'approchai de la marquise, et, feignant de la regarder avec inquiétude: «Voici, madame, la valse que vous avez daigné me promettre, dis-je, mais, en vérité, je me fais scrupule d'user de mon droit; vous paraissez fatiguée, souffrante même; peut-être le repos vous serait-il plus conseillable que la danse.
«Soit que la malheureuse femme fût réellement coupable, soit qu'elle eût connaissance des bruits qui couraient, elle rougit. Marcel, qui était derrière sa chaise, attacha sur moi un oeil interrogatif, c'était ce que je voulais.
«—Je ne suis point lasse, monsieur, me dit-elle timidement et je danserai volontiers.