«Ma passion pour Éliane, en paraissant s'accroître, changea de nature. Je n'allais plus chez elle avec simplicité et ouverture de coeur, pour jouir de sa douce présence et des épanchements de notre amour. J'y allais avec la pensée de rencontrer Marcel, avec une sorte de désir âpre de les surprendre, de rompre leur tête-à-tête. J'étais désappointé quand il ne s'y trouvait pas. Son nom me revenait sans cesse à la bouche, Éliane le prononçait-elle, au contraire, mon coeur se serrait douloureusement et mes yeux s'emplissaient de larmes. Je m'aperçus bientôt qu'Éliane évitait de me faire rencontrer avec le comte, et je crus même surprendre, quand je les voyais dans le monde, où il ne la quittait guère, des sourires d'intelligence échangés entre eux. J'en devins comme fou, et je m'oubliai un jour jusqu'à vouloir exiger d'Éliane qu'elle cesserait de le voir; je lui fis d'absurdes menaces: puis voyant que je n'obtenais rien ainsi, je me montrai faible comme un enfant; je pleurai sur son sein, je la conjurai de prendre en pitié ma souffrance. Elle me répondit qu'elle ne pouvait faire un pareil éclat, que les choses s'arrangeraient d'elles-mêmes par le prochain départ de Marcel. Elle raisonnait à perte de vue, quand moi je divaguais de la façon la plus déplorable. Aussi dans ces sortes de scènes, qui se renouvelèrent plusieurs fois, je finissais toujours par lui demander pardon; je la quittais mécontent de moi, admirant sa sagesse et maudissant ma folie. Quant au comte, il ne semblait pas s'apercevoir de ces orages. Il ne me témoignait ni éloignement ni sympathie; il était avec moi strictement poli, rien de plus, rien de moins, et ne tenait guère compte de ma présence. Moi je le haïssais; j'aurais voulu le tuer; j'épiais sans cesse un sujet de querelle. Je fus trop exaucé: j'étais réservé au plus triste des châtiments, à celui que l'homme, égaré par sa passion, rencontre dans l'accomplissement même de ses aveugles désirs.

«Il y avait près de deux mois que duraient mes angoisses; je ne voyais pas d'issue à ce labyrinthe de soupçons, de reproches, d'explications, de révolte où j'étais entré. Mon cerveau fatigué n'avait plus la faculté d'envisager sainement quoi que ce soit, mon coeur se gonflait d'amertume; j'étais dans un état lamentable. Vous concevez ce que je dus éprouver, lorsqu'un jour, en entrant chez Éliane, je la vis accourir au-devant de moi, ce qu'elle ne faisait jamais, et se jeter à mon cou en fondant en larmes.

«Depuis mes ridicules querelles, elle s'était montrée plus froide, plus réservée. Je m'attendais si peu à une démonstration pareille, que je demeurai pétrifié, en croyant à peine mes yeux.

«—Éliane! m'écriais-je.

«Et dans ce nom, prononcé ainsi en la serrant contre mon coeur, je retrouvai ma joie, mon espoir, mon aveugle amour.

«—Hervé, me dit-elle, m'aimes-tu encore? me pardonnes-tu tes tristesses? les chagrins que je t'ai causés, veux-tu les oublier? Hervé! si tu savais, ah! j'en suis cruellement punie!

«Ses sanglots lui coupèrent la parole. Troublé, ému, orgueilleux tout à coup, je la conduisis, je la portai presque jusqu'à son fauteuil, et je m'agenouillai devant elle.

«Alors seulement je vis l'altération effrayante de ses traits; une pâleur mortelle couvrait ses joues, son oeil était ardent et sec.

«—Que j'étais insensée, reprit-elle, de croire à un bon sentiment chez cet homme pervers! Hervé, si tu savais comme il m'a traitée!… Quel affront sanglant!…

«—Que dites-vous? m'écriai-je. Quand, où, comment? Qu'a-t-il fait? Où se cache-t-il? Ô mon Dieu! depuis si longtemps je me contiens! La voilà donc arrivée enfin, mon heure!… Mais encore une fois, Éliane, qu'a-t-il fait?