«Je n'ai jamais été prodigue, je n'ai jamais fait à aucune époque de ma vie, par vanité, où par goût du luxe, aucune dépense excessive; mais ce jour-là, pour qu'Éliane se trouvât bien chez moi pendant une heure, je dépensai en quelques minutes mon revenu de toute une année. Je passai le reste du jour à courir dans les magasins les plus célèbres, j'aurais voulu inventer des recherches nouvelles, de nouveaux raffinements de confort et d'élégance, pour lui arracher un mouvement de surprise. Mon premier soin, comme je lui connaissais la passion des fleurs, fut de faire acheter les plus magnifiques plantes, les arbustes les plus rares, et de transformer le cabinet où je travaillais en véritable bosquet. Au milieu de ce bosquet je fis placer un meuble sculpté en forme de chaise longue, recouvert d'une étoffe de l'Inde, que l'on venait d'achever pour être envoyé en Russie. Après avoir vainement cherché un tapis qui me parût assez moelleux pour son pied de fée, je fis arranger à la hâte une fourrure d'hermine, que j'étendis devant la chaise longue, en songeant avec ravissement à l'effet que feraient sur ce tapis de neige ses deux petits souliers de satin, noirs et lustrés comme l'aile d'un corbeau. Sous un grand mimosa, dont les branches flexibles la recouvraient à moitié, je fis dresser une table où il n'y avait que la place juste de deux couverts. J'ordonnai un souper fort simple en apparence, mais composé de primeurs extravagantes. Une corbeille en vermeil admirablement ciselée, contenait des fruits savoureux, dignes d'être servis à une souveraine; je remplis moi-même deux flacons de cristal d'un vin exquis, qu'un de mes oncles, vieux marin, avait rapporté des îles.

«Je m'étais aperçu qu'Éliane aimait la bonne chère et qu'il lui arrivait de boire capricieusement plus que les femmes ne le font d'habitude. Je n'ose pas dire que j'avais comme une vague idée, un espoir confus que peut-être ce vin capiteux, bu sans défiance, porterait le désordre à son cerveau, rendrait sa raison chancelante; vous allez trouver que c'était là une pensée ignoble, bien peu digne de l'amour idolâtre qu'Éliane m'avait inspiré. Mais, Thérèse, voyez-vous, les hommes sont ainsi faits; les plus délicats ne sont pas exempts de grossièretés inqualifiables. L'image de la femme aimée n'est jamais assez isolée sur l'autel que nous lui dressons pour que d'étranges confusions ne se fassent pas dans notre esprit. Lorsque nous nous inclinons devant elle, semblables au flot qui vient saluer la rive, nous déposons à ses pieds, comme malgré nous, le limon de nos habitudes corrompues, l'écume de nos souvenirs.

«Éliane vint chez moi le 28 février, à une heure du matin; je n'ai jamais oublié cette date.»

II

«Lorsqu'à la lueur des candélabres dont les branches sortaient du milieu d'arbustes en fleurs, elle entrevit ces apprêts de notre tête-à-tête, ce luxe fantasque prodigué à elle seule, dans un pauvre petit réduit où elle n'avait compté trouver que l'ameublement modeste d'un étudiant, elle fut surprise, sa vanité fut à tel point flattée, qu'elle ne trouva de paroles ni pour me remercier ni pour me gronder. Par un mouvement prompt, elle dénoua son masque et laissa glisser à terre son domino. En voyant son charmant visage illuminé de joie, ses épaules et ses bras nus se dégager des plis noirs du satin, j'eus un moment de vertige. Elle était si blanche, sa robe étroite et collante dessinait une taille si svelte, ses grands yeux m'éblouissaient de tant de flammes, que je crus voir une apparition, la reine des ondines ou la fée Titania. Elle s'aperçut sans doute que mon imagination s'exaltait, et que j'étais sur une pente où bientôt il ne lui serait pas facile de m'arrêter, car elle employa sa ruse habituelle pour me contenir. Elle se hâta de me parler avec vivacité, avec enjouement, et même avec une pointe d'ironie; elle poussa la cruauté jusqu'à critiquer mon tapis d'hermine, et jusqu'à prétendre qu'une plante de gardénia, qui se trouvait auprès de la chaise longue où elle s'était couchée, lui causait un mal de tête affreux. Enfin elle me tourmenta, me harcela, m'irrita, me dérouta si bien, que je ne pensais plus à lui proposer de souper, lorsque tout à coup elle s'élança de son repos, et courant s'asseoir à table elle se prit à manger avec un appétit merveilleux. Je restais là mécontent, confus de mon personnage, me sentant gauche et le devenant de plus en plus. Elle en arriva à vouloir me faire trouver notre situation plaisante, alors je ne me contins pas. Dans la disposition romanesque où je me trouvais, la raillerie m'était odieuse; nous nous disputâmes assez vivement: je me souviens de tous ces détails comme si c'était hier; enfin elle me tendit la main; nous fîmes une espèce de paix; nous achevâmes gaiement notre petit souper. Deux heures s'étaient passées dans ces conversations à demi hostiles; elle se plaignit d'une extrême fatigue, et se recouchant sur la chaise longue, elle ne tarda pas à fermer les yeux et à s'endormir.

«Je la contemplai d'abord avec une émotion religieuse; ce sommeil si calme d'une femme que j'adorais, et qui se trouvait chez moi, loin de toute surveillance, livrée à ma merci, était la chose la plus poétique que je pusse imaginer. Toutefois mes sens étaient trop excités, ma pensée était trop troublée, pour que de violents désirs ne s'emparassent pas de moi. Je ne pus m'empêcher de déposer sur son front un long baiser. Elle ouvrit les yeux à moitié et me parla d'une voix mourante. Ce qu'elle me dit, la résistance qu'elle m'opposa, ce que j'arrachai à sa lassitude ou ce que j'obtins de son amour, je ne saurais plus, je n'ai jamais su le discerner. C'était assez pour que je pusse m'enorgueillir de ma victoire; ce n'était pas assez pour qu'elle eût à rougir de sa chute.

«Vous pouvez imaginer combien de pareilles scènes exaspéraient ma passion et me faisaient son esclave. Ce qui vous surprendra peut-être, c'est que notre liaison fût restée secrète et que le monde, dont Éliane redoutait excessivement l'opinion, ne se jetât pas à la traverse de nos amours. Mais outre qu'elle avait des précautions inouïes, une prudence toujours éveillée, elle était si maîtresse d'elle-même, elle parlait de moi avec un si parfait aplomb, qu'il était presque impossible de rien soupçonner. D'ailleurs la piété d'Éliane, sa régularité dans l'exercice de ses devoirs religieux, son assiduité auprès des pauvres de la paroisse, lui conciliaient à tel point l'affection des ecclésiastiques et des vieilles femmes, qu'elle avait autour d'elle comme une milice sacrée toujours prête à la défendre en toute occasion.

«Quelque temps après cette nuit étrange, un matin que j'étais chez Éliane, on annonça le comte de Marcel. C'était un homme de quarante ans environ, brave, spirituel, de la meilleure compagnie, loyal et même chevaleresque, disait-on, dans ses rapports avec les hommes, mais débauché, cynique, et sans moralité aucune quand il s'agissait des femmes qu'il affectait de mépriser. Sa présence inopinée chez Éliane, où je ne l'avais jamais rencontré, me surprit et me déplut. Ce qui me déplut bien davantage ce fut de lui voir prendre avec elle un ton léger, persifleur, et s'établir dans son salon avec une familiarité négligente qui me sembla dépasser les bornes de la liberté permise. Je donnai de fréquentes marques d'impatience pendant sa longue visite, et, lorsqu'il quitta la place, j'éclatai en indignation, presque en reproche. Je ne concevais pas comment une femme honnête pouvait recevoir un homme pareil, je n'aurais pas supposé qu'une personne qui se respectait entendît de tels propos, souffrit une manière d'être si inconvenante. Enfin je donnai un libre cours à ma colère que fomentait déjà le premier levain d'une violente jalousie. Le comte était beau, je n'avais pu m'empêcher de lui trouver du mordant, du trait dans l'esprit, une certaine élégance, un grand air jusque dans le cynisme, quelque chose enfin de supérieur, de voulu dans son laisser-aller apparent, qui me causait une irritation sourde; et je me vengeais, en le rabaissant le plus possible, de tous ces avantages dont je ne possédais aucun. Un des plus singuliers effets de la jalousie, c'est qu'elle cause tout à la fois d'imbéciles aveuglements et des divinations en quelque sorte surnaturelles. Pour la première fois depuis que j'aimais Éliane, j'observai dans ses réponses un certain embarras qui ne me parut pas d'accord avec sa franchise ordinaire. Une ombre glissa dans mon coeur; ce ne fut pas le doute, je me serais cru le dernier des hommes si j'avais hésité à la croire en ce moment; ce fut comme une lointaine et vague possibilité entrevue de ne pas la croire entièrement toujours.

«Elle m'expliqua que, à la vérité, elle avait peu attiré M. de Marcel jusqu'ici, parce que ses principes trop connus lui inspiraient la même répulsion qu'à moi, mais elle ajouta que d'anciennes relations de famille, d'importants services rendus à ses parents, lui faisaient un devoir de l'accueillir en ami, et autorisaient jusqu'à un certain point les libertés qu'il prenait chez elle. Elle parla longtemps sur ce ton. Je ne répondis rien, je n'aurais pas osé avouer de la jalousie; des conseils dans ma bouche eussent été déplacés. J'en avais déjà trop dit; je me tus. Je devins pensif, et, rentré chez moi, je m'abandonnai à une grande tristesse. Un sentiment inconnu jusqu'alors envahit mon coeur. C'était une douleur fiévreuse, sans nom et sans objet, un chagrin dont la puérilité me faisait rougir, et dont pourtant je ne savais pas me défendre; j'étais jaloux, éperdûment jaloux; et cela à propos d'une misère, à propos de rien; jaloux de la plus vertueuse femme qu'il y eût au monde; c'était de quoi me prendre moi-même en grande pitié.

«Dès ce jour commença pour moi une période de souffrance toujours croissante; je ne crois pas qu'il soit au monde de tourments plus odieux que celui d'un coeur fier aux prises avec la jalousie, cette passion basse que les poëtes ont tenté d'ennoblir, mais dont le principe est, presque toujours, dans un intérêt égoïste et brutal ou dans un amour-propre désordonné. Il est bien rare que l'amour pur, si emporté qu'on le suppose, se montre jaloux et défiant. C'est ce qu'il y a de maladif, de mauvais en nous, qui sert d'aliment aux flammes de la jalousie. J'en fis alors la triste épreuve, car, à ses premières lueurs, je découvris en moi des petitesses, des lâchetés dont je n'avais pas jusque-là soupçonné l'existence.