«—Quand j'entrai chez Éliane, elle était seule, couchée sur une chaise longue; ses longs cheveux noirs, que j'avais toujours vus bouclés avec le plus grand soin, tombaient en désordre sur ses épaules; son regard, si brillant d'ordinaire, était abattu; sa voix presque éteinte; elle paraissait avoir beaucoup souffert. Éliane, m'écriai-je en me précipitant à ses genoux et en couvrant sa main de larmes, Éliane, tu vis, tu m'es rendue! Et je relevai la tête, et mon regard s'attacha sur le sien avec âpreté, comme pour ressaisir en une minute tout le bonheur, toute la joie que j'avais perdus loin d'elle. C'était la première fois qu'il m'arrivait de la tutoyer; elle n'en parut pourtant point surprise. Elle se souleva à demi, et posant la main sur ma tête, ainsi qu'elle avait accoutumé de le faire lorsqu'elle était un peu émue:
»—Pauvre Hervé, dit-elle, vous m'aimez beaucoup.
»—Beaucoup? m'écriai-je, quel mot! Veux-tu savoir combien je t'aime, Éliane, laisse-moi, laisse-moi te presser, t'étreindre contre ma poitrine, tu y sentiras un coeur qui ne bat que pour toi! Et, par un mouvement soudain, avant qu'elle pût se défendre, je passai mon bras autour de sa taille et je l'attirai vers moi. Elle n'eut que le temps de cacher son visage sur mon épaule, je couvris son cou d'ardents baisers. Parvenant enfin à se dégage:
—Hervé, me dit-elle, et il n'y avait dans son accent ni trouble, ni colère, vous savez bien que je ne m'appartiens pas, que des sentiments aussi exaltés ne sauraient entrer dans ma vie. J'ai un mari que j'estime, des enfants dont les caresses sont la récompense de mes sacrifices. Dieu bénit en eux, j'en suis certaine, le renoncement de ma jeunesse; mon coeur saigne parfois, mais mon front est sans tache, et l'orgueil d'une conscience pure est ma force dans l'affliction. Dites, Hervé, voudriez-vous me la ravir?
«—M'aimes-tu, m'écriai-je sans lui répondre; m'aimes-tu?
«—Hervé, ne le savez-vous pas? ne voyez-vous pas que vous êtes mon meilleur, mon plus cher ami?
«—Un de vos amis, repris-je avec ironie, le meilleur même de vos amis; je suis reconnaissant de la place que vous m'avez faite, mais cette place, je ne m'en sens pas digne. Si vous ne devez avoir pour moi qu'une amitié banale, il est impossible que je vous revoie. Je sais bien que vous quitter, c'est mourir, mais vivre auprès de vous d'une misérable aumône d'affection distribuée à parts égales entre vos nombreux amis, c'est à quoi je ne me résoudrai jamais. Non, non, Éliane, mon amour est trop absolu, trop profond, trop fou peut-être, pour accepter, en échange de ce qu'il vous donnerait, un sentiment bâtard, subordonné à mille calculs. Il me faut votre amour, Éliane, il me le faut tout entier, ou bien vous me voyez en ce moment pour la dernière fois.
«D'où m'était venue tout à coup cette énergie, cette audace? je ne saurais l'expliquer. Le développement de la force morale ne s'accomplit pas chez l'homme dans une progression régulière et continue. Il y a tel événement, telle pensée qui peut faire en une minute l'oeuvre de plusieurs années; une de ces minutes avait sonné pour moi. Éliane le comprit, car dès ce jour, je pourrais dire dès cette heure, elle changea de manière; elle quitta le ton de supériorité condescendante qu'elle avait eu jusque-là, elle se montra craintive, suppliante; elle m'avoua qu'elle m'aimait d'amour, de l'amour le plus tendre et le plus exclusif; mais elle me conjura de ne pas abuser de cet aveu, de ne pas la rendre parjure à son mari, hypocrite avec le monde, tremblante devant Dieu.
«Son langage fit sur moi l'impression qu'elle voulait. Je n'étais point dévot, mais comme tous les hommes, même les plus corrompus, j'aimais la piété des femmes, et j'étais facilement séduit par le côté poétique de la religion. Tout en combattant l'exagération de ses idées, j'admirais la résistance d'Éliane, et j'étais si fier de sa vertu, que je ne savais plus, par moment, si je serais joyeux ou triste de la voir succomber. Nos tête-à-tête, qu'elle avait rendus moins fréquents, étaient devenus plus orageux. C'étaient, de mon côté, de vives supplications; des appels à ma générosité, du sien. Quelquefois les rôles changeaient; j'arrivais chez elle calme, apaisé; c'était elle alors qui semblait oublier sa résolution et qui me prodiguait des marques de tendresse inexplicables de la part d'une femme qui voulait et croyait rester fidèle.
«Pour vous faire concevoir jusqu'où allaient la bizarrerie, l'inconséquence de nos rapports, les singuliers incidents que sa retenue et son laisser-aller, sa dévotion et son caprice amenaient dans notre liaison, je vous citerai un fait entre mille. Elle m'avait plusieurs fois exprimé la curiosité la plus vive de voir mon appartement; c'était un enfantillage, disait-elle, mais elle tenait à savoir dans quel ordre mes livres étaient rangés, si mon bureau était bien placé; où je mettais mes armes; enfin, elle disait à ce propos cent folies charmantes que j'osais à peine écouter, tant elles présentaient à mon esprit d'enivrantes images. C'était le temps des bals de l'Opéra. Son mari était absent. Elle me proposa un jour, sans aucun préambule et comme si elle m'eût dit la chose du monde la plus simple, de venir la prendre à minuit; elle ajouta qu'elle serait masquée, que nous serions censés aller au bal, et qu'au lieu de cela je la conduirais chez moi où elle resterait jusqu'au jour. Pour un homme éperdument épris, comme je l'étais, d'une femme honorée, il y avait de quoi perdre l'esprit; je me contins, dans la crainte que, si elle voyait mes transports, elle ne comprît mieux l'imprudence de sa démarche, et je la quittai aussitôt, pensant n'avoir jamais assez de temps pour dignement préparer un lieu que sa présence allait consacrer.