«À vingt-deux ans, je devins amoureux d'une femme qui en avait plus de trente; son visage avait perdu l'éclat de la première jeunesse, mais tout ce que la grâce la plus exquise, un soin constant de plaire, un insatiable désir de captiver peuvent donner de séduction et de charme était en elle et me ravissait. Encore aujourd'hui, Thérèse, en dépit de tant d'années qui ont pesé sur mon front et ralenti le sang dans mes veines, je ne prononce pas son nom sans un pénible effort.»
—Je comprends, dit Thérèse…
«Quand vous aurez entendu ce que j'ai à vous dire d'elle, reprit Hervé, je crains que vous ne me compreniez plus. Mais n'importe… Continuons. Le mari d'Éliane, excellent homme, enrichi par des spéculations industrielles qui lui prenaient tout son temps, laissait à sa femme une liberté entière. Elle ne paraissait pas en avoir abusé, car sa réputation était bonne, et l'on ne tenait sur elle que très-peu de ces propos inconsidérés auxquels n'échappent pas les femmes les plus vertueuses. Éliane voyait beaucoup de monde; elle était fort recherchée à cause de son esprit et de son élégance. Il ne me vint pas en pensée qu'elle pourrait deviner seulement que je l'aimais. Je n'avais aucune expérience ni des autres ni de moi-même; je n'étais ni fat, ni présomptueux, ni pénétrant. J'étais simple et vrai dans l'exaltation la plus romanesque. Je mettais tout mon bonheur à contempler Éliane, à l'écouter, à m'enivrer de son regard, de son accent expressif, à suivre ses mouvements, ses moindres gestes, à épier les occasions d'être près d'elle; tout cela sans rien prétendre, sans rien espérer, je crois même sans un désir. J'étais si jeune, il y avait en moi une telle surabondance de vie, que mon amour était à lui-même son but et sa récompense. Éliane avait trop de pénétration pour ne pas s'apercevoir, dès l'abord, de l'empire qu'elle exerçait sur moi. Je crois qu'elle s'en applaudit et qu'elle résolut de le rendre absolu. Cela ne lui fut pas difficile. Elle parvint sans aucune coquetterie apparente, par des manières cordiales, des discours pleins de prudence, des conseils affectueux, parfois même des réprimandes enjouées, en un mot, par toute une attitude prise de soeur aînée, à me mettre en entière confiance et à éloigner en même temps de son entourage les soupçons qui auraient pu contrarier son dessein: bientôt, chose sans exemple dans le monde où elle vivait, il fut tout simple pour son mari et pour ses amis, de me voir chez elle à peu près à toute heure, tantôt à lui faire des lectures, tantôt à l'accompagner au piano, car elle chantait divinement, tantôt à lui servir de secrétaire pour sa nombreuse correspondance. Depuis, en réfléchissant au pied sur lequel je me trouvais au bout de si peu de temps dans sa maison, en songeant combien cela eût été impossible à une autre femme, je suis resté confondu devant tant d'habileté et de savoir-faire; mais alors je ne réfléchissais pas, je me laissais aller au flot qui me portait. L'amour me pénétrait tout entier; Éliane s'était emparée de toutes mes facultés. Son esprit actif, son imagination vive, donnaient un continuel aliment à ma pensée; elle embrasait mes sens par des familiarités dont elle ne semblait pas soupçonner le danger, et quand, à ses heures d'abandon, elle me laissait entrevoir le fond de son âme, j'y découvrais de si nobles douleurs, de si belles révoltes contre la mesquinerie et l'inutilité de son existence, des élans si purs vers le beau et le vrai, que je me récriais contre l'injustice du sort, contre l'aveuglement d'une société ingrate qui ne tombait pas à genoux en adoration devant cet ange exilé du ciel. Six mois se passèrent ainsi dans les rapports les plus étranges qui aient peut-être jamais existé entre un homme de mon âge et une femme encore jeune. Je ne lui avais pas dit une seule fois que j'étais amoureux d'elle; elle ne paraissait pas s'en douter; il était établi que nous avions grand plaisir à être ensemble, que nous nous aimions beaucoup, et nous ne cherchions pas à définir les termes. J'étais devenu si insatiable que, non content de la voir tous les jours, je lui écrivais la nuit d'énormes lettres auxquelles elle répondait assez souvent par quelques lignes affectueuses, mais où ne se trouvait jamais, ainsi que je le compris plus tard, une phrase de sens douteux, jamais une parole qui eût pu la compromettre.
»Un jour que je me présentais chez elle à l'heure accoutumée, on me dit à l'antichambre qu'elle était rentrée souffrante du bal, qu'une fièvre violente s'était déclarée, et qu'elle ne pouvait me recevoir. Une semaine entière s'écoula sans qu'on me laissât parvenir jusqu'à elle. Les nouvelles devenaient de plus en plus alarmantes; le médecin paraissait soucieux et refusait de s'expliquer. Je crus que je deviendrais fou. Une continuelle obsession des pensées les plus absurdes, des résolutions les plus extravagantes, obscurcissait mon cerveau; une douleur inouïe déchirait mon coeur; Éliane souffrait et je n'étais pas près d'elle; Éliane était en danger, et je ne pouvais prier à son chevet; Éliane allait peut-être cesser de vivre et ce n'était pas moi qui recevrais la dernière étreinte de sa main adorée; ce n'était pas moi qui recueillerais son dernier soupir. Je n'étais donc rien pour cette femme si chère; rien dans sa vie, rien à l'heure de sa mort. Le hasard d'un jour nous avait rapprochés; je ne tenais à elle par aucun lien; je n'étais ni son frère, ni son mari, ni son amant. Son amant! ce mot, qui ne fit d'abord que traverser mon esprit sous la forme d'une plainte vague, y revint bientôt comme un regret, puis s'y fixa comme une espérance.
»Je n'étais pas l'amant d'Éliane, mais je pouvais le devenir. Dès ce moment, ô puissance de la passion, ô certitude de la jeunesse! je ne doutai plus de son salut, je n'eus plus d'appréhension pour elle, il n'y eut plus de place dans mon coeur pour le découragement. L'avenir m'apparut comme un ami qui me tendait la main et qui me criait: Aie confiance. La dernière fois que j'avais vu Éliane, j'étais un enfant sans volonté, recevant passivement toutes les impressions du dehors sans réagir sur aucune; lorsque je la revis, j'avais conscience de moi; l'amertume d'une première douleur avait sevré mon âme; d'enfant j'étais devenu homme, je voulais posséder Éliane ou mourir. Enfin, je reçus un matin un billet d'elle qui ne contenait que ces mots:
«Je suis sauvée, venez.»
»Vous dire mon ivresse, mon délire quand je revis son écriture, ne serait possible dans aucune langue. Je poussais des cris, de véritables rugissements de joie. Je tenais ce billet à deux mains comme si je craignais qu'on ne me l'enlevât; je dévorais des yeux ces caractères qui rayonnaient à m'éblouir; puis je les posai sur mon coeur pour contenir des battements si violents qu'ils me causaient une souffrance aiguë; je les portai à mes lèvres brûlantes; je tombai à genoux et je rendis grâce… Si ce fut à elle, si ce fut à Dieu, je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'en ce moment j'adorai, je bénis un être puissant et bon qui me rendait heureux. Oh! pour ce seul instant, s'il pouvait renaître, pour ce seul élan, pour cette seule étincelle qu'une immense espérance fit jaillir d'un immense amour, je voudrais revivre ces années si terribles; je reprendrais la chaîne de mes misères; je subirais toutes les tortures de ce passé si douloureux; je renoncerais à la tranquillité, à la paix que j'ai reconquise; je renoncerais à l'estime des hommes, et, je vous le dis bien bas, je renoncerais à ma propre estime que j'ai reconquise aussi!»
Thérèse leva les yeux sur Hervé avec l'expression d'une indicible surprise.
—Ô Thérèse! Thérèse! ce langage vous étonne, il vous effraye presque. Vous avez cru aussi, qui ne le croirait? que j'étais un homme mort aux passions de la jeunesse, calmé par l'expérience et la réflexion. Vous avez pensé que cet empire salutaire que j'exerce sur les autres par la persuasion et l'exemple, je le devais à une sagesse voisine de la froideur, à une intelligente insensibilité. Convenez-en, vous avez pensé qu'Hervé était aujourd'hui un homme voué au culte de l'utile, absorbé par les affaires et par les honnêtes calculs d'une ambition modérée? Cela est vrai comme tout est vrai en ce monde: à moitié. Mon âme est aujourd'hui comme les terrains de formation successive; tant de couches y sont superposées qu'il m'est difficile à moi-même d'en retrouver le fond. Mais ce que je sais, ce que je sens surtout à certains jours de souffrances plus intenses, c'est qu'elle a conservé une ardente soif d'amour, un dédain complet de cet ordre, de cette régularité qui encadrent aujourd'hui ma vie; le sentiment d'un isolement profond au sein des affections les plus tendres, et l'amer, le coupable regret des orages de ma jeunesse.
Hervé se tut, Thérèse n'osa rompre le silence. Rien n'est plus auguste que l'aveu des misères d'une grande âme; rien d'affligeant pour l'esprit comme de pénétrer le néant des plus fortes volontés, de toucher la couronne d'épines qui ceint le front de ceux qui ont triomphé d'eux-mêmes, et d'entendre la plainte étouffée qui gronde au fond de toute satisfaction humaine. Après avoir fait quelques pas sans rien dire, Hervé reprit ainsi: