Thérèse releva la tête, son visage s'éclaira de joie; Hervé allait au-devant de son plus ardent désir; il prévenait une demande qui, bien souvent déjà, avait erré sur ses lèvres, et qu'une excessive appréhension de lui déplaire avait seule refoulée. Tout ce que Georgine lui avait dit de son mari lui semblait incomplet, insuffisant; une voix secrète lui criait qu'il y avait là un mystère à pénétrer, un de ces mystères d'amour, peut-être, dont les femmes sont toujours avides…
—Hervé, dit-elle, mon ami, puisque vous devinez si bien ce que je pense, ce que je souhaite depuis le premier instant où je vous ai vu, puisque vous me jugez digne de votre confiance, à quoi bon vous dire que vous trouverez en moi un esprit recueilli, pénétré de la religion du silence, un coeur qui peut tout comprendre, car il a connu, lui aussi, le vertige de certaines heures funestes et l'effrayante fascination qu'exerce le mal sur la perversité de nos penchants. J'ai connu la curiosité et l'orgueil… C'est vous dire que j'ai côtoyé bien des abîmes.
—Vous devinez donc que je vais avoir un triste récit à vous faire, dit
Hervé, puisque vous me promettez votre indulgence?…
—Mon indulgence, dit Thérèse; ce mot aurait-il un sens entre nous? Qui donc aurait le droit d'en gracier un autre? À mes yeux, il n'y a pas de fautes, il n'y a que des malheurs.
Hervé lui serra la main.
—Écoutez-moi, reprit-il; ces heures ne se retrouveront peut-être plus. Vous exercez en ce moment sur moi une influence presque surnaturelle; vous avez le rameau miraculeux qui découvre les sources cachées; mon coeur se dilate en votre présence; mais bientôt un silence de plomb va retomber sur lui. Écoutez-moi, puis oubliez ce que je vais vous dire, car personne, non, personne au monde, n'a jamais su, ne saura jamais ce que vous allez entendre.
—Comment? dit Thérèse, votre femme elle-même, Georgine, ignorerait-elle une seule particularité de votre vie; lui cacheriez-vous quelque chose?
—Prendre sa femme pour confidente, reprit Hervé, c'est une erreur funeste. Cela ne peut et ne doit point être. L'éducation d'une jeune fille, ses préjugés, ses instincts mêmes, lui rendent ce rôle impossible. Comment attendre d'un être qui ne connaît rien de la vie, l'appréciation équitable de ce tourbillon de paroles, de pensées, d'actes contraires et inconséquents qui tourmente et entraîne la jeunesse de l'homme? L'épouse tendre et naïve sera indignée, affligée outre mesure, au récit de tant et de si vulgaires égarements; elle méprisera peut-être celui qu'elle doit avant tout respecter. Non, l'homme doit savoir porter seul le fardeau de son passé quel qu'il soit; il n'y a de dignité possible dans le mariage qu'à ce prix.
Un long silence se fit; ils continuaient de marcher; le ciel se couvrait de nuages, un vent froid s'était levé et sifflait dans les branches mortes; des nuées de corneilles traversaient les allées du bois en faisant entendre leur rauque croassement; je ne sais quoi de lugubre dans la nature avait succédé à la promesse d'une matinée splendide; quelque chose de morne et de sinistre semblait planer au-dessus d'Hervé et de Thérèse et les pénétrait de tristesse.
Hervé rompit enfin le silence et parla ainsi: